Le moment actuel

Dans le cours de la lutte révolutionnaire, l’abolition de l’État, de l’échange, de la division du travail, de toute forme de propriété, l’extension de la gratuité comme unification de l’activité humaine, c’est-à-dire l’abolition des classes, sont des « mesures » abolissant le capital, imposées par les nécessités mêmes de la lutte contre la classe capitaliste. La révolution est communisation, elle n’a pas le communisme comme projet et résultat, mais comme contenu.

La communisation et le communisme sont des choses à venir, mais c’est au présent que nous devons en parler. La communisation est annoncée dans les luttes actuelles chaque fois que le prolétariat se heurte à sa propre existence comme classe, dans son action en tant que classe, contre le capital, à l’intérieur du rapport d’exploitation, dans le cours même de ces luttes ; chaque fois que l’existence même du prolétariat est produite comme quelque chose d’étranger, à quoi il se heurte dans sa lutte en tant que classe, comme une contrainte objective extériorisée dans l’existence même du capital. C’est la lutte de classe qui est, à l’intérieur d’elle-même, devenue le problème. C’est le contenu de la révolution à venir que les luttes annoncent dans le cycle de luttes actuel, chaque fois que le fait même d’agir en tant que classe apparaît comme une contrainte extérieure, une limite à dépasser.

L’essentiel d’une théorie de la communisation se conjugue au présent, sans quoi parler de communisation est un exercice creux de fiction politique. Concevoir la révolution comme communisation réside dans la compréhension présente du fait de lutter en tant que classe comme limite de la lutte de classe. C’est ce pas qu’il faut franchir. Franchir ce pas est l’unique façon de parler actuellement de la révolution comme communisation d’une façon qui engage les luttes actuelles.

Nouvelle centralité de la revendication salariale : revendiquer pour le salaire est illégitime

Avec la crise du « régime fordiste d’accumulation » et son dépassement dans la restructuration du mode de production capitaliste au cours des années 1970 et 1980, progressivement, dans le rapport entre prolétariat et capital, la revendication salariale devient illégitime et même « hors système » 1). Le « partage des richesses », de question essentiellement conflictuelle dans le mode de production capitaliste, est devenu, en outre, tabou.

L’attaque du salaire n’est pas une constante linéaire du capitalisme allant en s’aggravant : si le capital est valeur en procès et donc l’exploitation du travail sa définition même, la relation entre le capital et le travail, dans son procès d’ensemble de reproduction, est toujours historiquement spécifique. Dans la phase antérieure du mode de production capitaliste, jusqu’à la fin des années 1960, cette exploitation produisait ses propres conditions d’effectuation alors optimales du point de vue même de la valorisation du capital. Cela comportait tout ce qui faisait de la reproduction du prolétariat une détermination de la reproduction du capital lui-même : service public, bouclage de l’accumulation sur une aire nationale, inflation glissante « gommant » l’indexation des salaires, « partage des gains de productivité ». De tout cela découlait une construction et reconnaissance légitime dans le mode de production capitaliste du prolétariat comme interlocuteur national socialement et politiquement, cela du point de vue même du capital. C’était l’identité ouvrière qui se modulait de la social-démocratie au conseillisme.

Dans le capitalisme restructuré (dont nous connaissons actuellement la crise), la reproduction de la force de travail a été l’objet d’une double déconnexion. D’une part déconnexion entre valorisation du capital et reproduction de la force de travail, d’autre part, déconnexion entre la consommation et le salaire comme revenu.

Pour la première déconnexion : elle apparaît d’abord comme un zonage géographique du mode de production capitaliste – des hypercentres capitalistes regroupant les fonctions hautes dans la hiérarchie de l’organisation des firmes (finance, haute technologie, centres de recherche…) ; des zones secondes avec des activités nécessitant des technologies intermédiaires, regroupant la logistique et la diffusion commerciale, zones à la limitation floue avec les périphéries consacrées aux activités de montage, souvent en sous-traitance ; enfin, zones de crises et « poubelles sociales » dans lesquelles prospère toute une économie informelle sur des produits légaux ou non. Si la valorisation du capital est unifiée dans ce zonage, il n’en est pas de même de la reproduction de la force de travail. Chacune de ces zones a des modalités de reproduction spécifiques. Dans le premier monde : des franges à hauts salaires avec privatisation des risques sociaux imbriquées dans des fractions de la force de travail où sont préservés certains aspects du « fordisme » et d’autres, de plus en plus nombreuses, soumises à un « nouveau compromis » dont le contenu est l’achat global de la force de travail2). Dans le deuxième monde : régulation par des salaires bas, imposés par une forte pression des migrations internes et la grande précarité de l’emploi, îlots de sous-traitance internationale plus ou moins stables, peu ou aucune garantie des risques sociaux, migrations de travail. Dans le troisième monde : aides humanitaires, trafics divers, survie agricole, régulation par toutes sortes de mafias et de guerres plus ou moins microscopiques, mais aussi par la revivification des solidarités locales et ethniques. Ce zonage se doit d’être une mise en abyme : chaque niveau d’échelle, du monde au quartier, reproduit cette tripartition. La disjonction est totale entre la valorisation mondiale unifiée du capital et la reproduction de la force de travail adéquate à cette valorisation. Entre les deux, la relation réciproque de stricte équivalence entre production de masse et modalités de la reproduction de la force de travail, qui définissait le fordisme, a disparu3).

Le zonage est une détermination fonctionnelle du capital : maintenir, malgré la rupture entre les deux, des marchés mondiaux en expansion et une extension planétaire de la main-d’œuvre disponible, cela en dehors de toute relation nécessaire sur une même aire de reproduction prédéterminée.

La rupture d’une relation nécessaire entre valorisation du capital et reproduction de la force de travail brise les aires de reproduction cohérente dans leur délimitation régionale ou même nationale. La disjonction produit l’entrecroisement et son infinie répétition. Les régions définies comme « intermédiaires » sont les plus intéressantes parce qu’elles sont précisément celles où le côtoiement est le plus intense. Ce dont il s’agit c’est de séparer, d’une part, reproduction et circulation du capital, et d’autre part, reproduction et circulation de la force de travail.

Pour la seconde déconnexion : l’endettement de plus en plus élevé, favorisé par une politique de taux d’intérêt bas, permet que les dépenses des « ménages » augmentent plus vite que leurs revenus. La concurrence qui ne fait diminuer les prix qu’à condition de réduire leurs salaires s’accompagne de la servitude de l’endettement, devenu aussi indispensable que le revenu pour vivre4).

C’est l’accroissement de la richesse des ménages, accompagné d’une inégalité sociale grandissante, qui est le régulateur parce qu’il soutient la demande qui valide le rendement financier du capital. Mais l’accroissement de cette richesse n’est pas possible sans l’expansion du crédit qui élève les prix des actifs. C’est pourquoi les excès du crédit se répercutent sur les fluctuations des prix des actifs. Les tensions dans la régulation se manifestent par des crises financières, pas par des flambées d’inflation. La faible progression de la grande majorité des revenus salariaux d’un côté, les pressions déflationnistes sur les prix exercées par la concurrence des pays émergents de l’autre, verrouillent la propagation des tensions inflationnistes localisées. […] La viabilité de l’endettement devient le point focal de ce mode de régulation dont la logique consiste à déplacer le risque macro-économique sur les ménages. […] L’ensemble du système financier s’est adapté au fonctionnement d’une économie dans laquelle la dette des ménages est la source principale de la demande [s’était adapté, faudrait-il dire, nda] » (Aglietta et Berrebi, Désordres dans le capitalisme mondial, Éditions Odile Jacob, Paris 2007, pp. 56-57-60-62).

Un tel système de relations entre revenu et consommation est fondé sur d’énormes différenciations salariales et les renforce, mais les pauvres ne sont pas oubliés, comme nous le montre la crise des subprimes et la montée du surendettement dans tous les pays. Dans la succession des crises financières qui, depuis une vingtaine d’années, régulent le mode de valorisation actuel du capital, la crise des subprimes est la première à avoir pour point de départ non pas des actifs financiers se référant à des investissements en capital, mais à la consommation des ménages et plus précisément des ménages les plus pauvres. En cela elle est une crise spécifique de la relation « salariale » du capitalisme restructuré, dont la diminution continue de la part des salaires dans la richesse produite tant dans les pays centraux que les pays émergents était (et demeure) définitoire. Entre autres, cela différencie cette crise de celle de la fin des années 1960, précédée d’une augmentation de la part des salaires5). Toute « sortie de crise » implique une dévalorisation massive de capital et un relèvement du taux d’exploitation, ce dernier se traduisant entre autres par une compression du salaire. Dans la présente crise, cette compression du salaire était déjà structurellement incluse dans la phase qui l’a précédée, c’est pour cela que pour désigner spécifiquement cette crise nous parlerons de crise du rapport salarial.

Le salaire n’est plus un élément de la régulation d’ensemble du capitalisme : il y a déconnexion entre reproduction de la force de travail et valorisation du capital ; il y a déconnexion entre revenu et consommation par l’implication financière massive des revenus salariaux (l’endettement et les fonds de pensions suppléent et participent de l’exclusion du salaire direct et indirect du mode de régulation) ; la segmentation de la force de travail devient fonctionnelle à ce régime des salaires. La précarité n'est pas seulement cette part de l'emploi que l'on peut qualifier stricto sensu de précaire. Intégrée maintenant dans toutes les branches d'activités, elle est bien sûr une « menace » sur tous les emplois dits « stables ». Les emplois stables adoptent les caractéristiques de la précarité dont principalement la flexibilité, la mobilité, la disponibilité constante, la sous-traitance précarisant l’emploi même « stable » des PME, le fonctionnement par objectifs dans les grandes entreprises. La liste des symptômes de la contagion de la précarité sur les emplois formellement stables est longue.

Il y a actuellement dans la revendication salariale une dynamique qu’elle ne pouvait avoir précédemment. Dynamique interne qui lui est donnée par l’ensemble de la relation entre prolétariat et capital dans le mode de production capitaliste tel qu’il est sorti de la restructuration et tel que maintenant il entre en crise. La revendication salariale a changé de signification. Au sommet du cycle de luttes précédent, les opéraïstes voyaient dans la revendication salariale l’autovalorisation ouvrière et le refus du travail comme triomphe du « travail social ». Ce contenu n’était que le renversement contre le capital de l'importance du travail et de la classe ouvrière telle qu'elle était définie et confirmée dans cette première phase de la subsomption réelle (voir à la suite du texte une note sur la subsomption formelle et subsomption réelle du travail sous le capital [disponible en ligne, note de l'éditeur]). Il ne s'agissait pas seulement de plein-emploi mais c'était la place que la reproduction du capital avait définie au travail dans sa propre reproduction qui définissait la capacité pour le prolétariat à faire de cette place une arme contre le capital.

Bien sûr, le partage de la journée de travail entre travail nécessaire et surtravail est toujours définitoire de la lutte des classes. Mais maintenant, dans la lutte sur ce partage, c’est paradoxalement dans ce qui définit le prolétariat, au plus profond de lui-même, comme une classe de ce mode de production et rien que cela, qu’apparaît pratiquement et conflictuellement que son existence de classe devient pour le prolétariat la limite de sa propre lutte en tant que classe. C’est là le caractère central actuel de la revendication salariale dans la lutte des classes. Dans le cours le plus trivial de la revendication salariale, le prolétariat voit son existence comme classe s’objectiver comme quelque chose qui lui est étranger dans la mesure où le rapport capitaliste lui-même le pose en son sein comme un étranger.

Les prolétaires ne trouvent dans le capital, c'est-à-dire dans leur rapport à eux-mêmes6), que toutes les divisions du salariat et de l'échange et aucune forme organisationnelle ou politique, aucune revendication, ne peut plus surmonter cette division. Dans la dynamique même du développement capitaliste, la revendication se présentait comme une transaction adéquate aux transformations du rapport d’exploitation : sa légitimité était fondée sur le lien nécessaire entre les transformations du procès de production et les conditions de la reproduction. La restructuration qui détermine la forme du rapport dans le présent cycle de luttes a balayé cette nécessité, privant la revendication de la légitimité que lui conférait le cycle de luttes précédent. La revendication ne construit plus un rapport au capital comportant la capacité pour le prolétariat de trouver en lui-même sa base, sa propre constitution, sa propre réalité, sur la base d’une identité ouvrière que la reproduction du capital, dans ses modalités historiques, venait confirmer. Le prolétariat reconnaît le capital comme sa raison d’être, son existence face à lui-même, comme la seule nécessité de sa propre existence. Le prolétariat voit dorénavant son existence comme classe s'objectiver dans la reproduction du capital comme quelque chose qui lui est étranger et qu'il est amené à remettre en cause.

Il existe maintenant une intrication structurelle entre, d'une part, être en contradiction avec le capital, ce qui inclut la revendication et, d'autre part, se remettre soi-même en cause comme classe qui n’est rien d'autre que son rapport au capital. Pour la classe capitaliste, la grève revendicative n'est plus légitime comme elle avait pu l’être dans un processus conflictuel interne et largement national d'accumulation appelé « fordiste ».

Cette intrication entre revendiquer et se remettre soi-même en cause comme prolétaires qui est caractéristique de ce cycle de luttes et qui se résume dans l'appartenance de classe comme limite générale des lutte de ce cycle, se retrouve de façon spécifique jusque dans la revendication par excellence : la revendication salariale. Là, la revendication ne disparaît pas, c’est en elle-même qu’il faut chercher son changement de signification. Avec la crise actuelle, la revendication salariale est devenue un système contradictoire : le salaire est essentiel et déconnecté ; laminé comme revenu et central en tant que consommation et circulation financière ; la revendication salariale est unifiée comme action d’une force de travail sociale mondiale mais qui est par là même segmentée et zonée.

La crise

La crise actuelle doit être historiquement et spécifiquement caractérisée dans sa singularité comme crise du rapport salarial. On peut toujours ramener toutes les crises à la baisse tendancielle du taux de profit et ne considérer les formes d’apparition que comme des formes phénoménales que l’on pourrait, dans l’analyse fondamentale, laisser sur le bord du chemin en ne sachant trop qu’en faire. On oublie que les formes d’apparition sont le tout de la réalité et l’essence (la baisse tendancielle du taux de profit) un concept, un concret de pensée. Le concept lui-même de crise est impensable sans ses formes d’apparition, il est produit en elles et non une « vraie réalité » cachée sous elles.

La crise actuelle a éclaté parce que des prolétaires n’ont plus pu payer leurs crédits. Elle a éclaté de par le rapport salarial même qui fondait la financiarisation de l’économie capitaliste : compression des salaires nécessaire à la « création de valeur » ; concurrence mondiale de la main-d’œuvre. L’exploitation du prolétariat à l’échelle mondiale est la face cachée et la condition de la valorisation et de la reproduction de ce capital qui tend vers un absolu degré d’abstraction. Ce qui a changé, dans la période actuelle, c’est l’échelle du champ à l’intérieur duquel s’exerce cette pression : le prix de référence de toutes les marchandises y compris la force de travail est devenu le prix minimal mondial. Ce qui signifie une réduction drastique, si ce n’est une disparition, par la discipline imposée par le capital financier qui met en forme le capital productif, des différentiels admissibles de taux de profit. La recherche du profit maximum n’est pas une nouveauté, mais la norme salariale a changé avec la fin du parallélisme entre la croissance de la productivité et des salaires, ainsi que l’aire de péréquation à l’intérieur de laquelle s’exerce cette pression : la financiarisation du capital est avant tout une défaite des ouvriers face au capital7). Cette compression est nécessaire non seulement en ce que la recherche du surtravail maximum est une nécessité structurelle générale (et toujours historiquement spécifique) du mode de production capitaliste, mais encore spécifiquement en ce qu’elle est la condition fonctionnelle dans le capitalisme financiarisé de la non-propagation des tensions inflationnistes dans un système d’accumulation reposant sur une alimentation constante en liquidités. C’est cette nécessité fonctionnelle qui, avec la crise des subprimes, fait retour de façon négative à l’intérieur du mode historique d’accumulation du capital. C’est le rapport salarial qui est maintenant au cœur de la crise actuelle. La crise actuelle est le début de la phase de renversement des déterminations et de la dynamique du capitalisme tel qu’il était sorti de la restructuration des années 1970 et 1980. Ce qui éclate maintenant et se retourne en entraves et vecteurs de la baisse tendancielle du taux de profit, c’est précisément ce qui avait fait la dynamique du système (l’intrication de la financiarisation du capital productif et de la double déconnexion du salaire).

Toutes les contradictions se nouent après 2005 pour mener au déclenchement de la crise actuelle. D’abord la croissance de la consommation autorisée par la croissance de la dette alors que les salaires stagnent ou croissent faiblement ; ensuite la croissance de l’investissement fixe des entreprises autorisée par un taux de profit en légère augmentation après 20028), reposant elle-même sur la compression des salaires. Il y a simultanément suraccumulation de capital et surproduction de marchandises : suraccumulation parce que sous-consommation ; sous-consommation parce que suraccumulation.

Les prolétaires ne consomment jamais une partie de la plus-value, comme le sous-entendent les théories sous-consommationnistes qui opposent la baisse ou la stagnation des salaires à la réalisation de la plus-value croissante qui en est le résultat. Le secret réside dans la trop grande transformation de revenu en capital constant par laquelle la production augmente en masse, alors le taux de profit baisse tendanciellement, ainsi que la capacité de consommation de la société. La consommation ouvrière est bloquée, par rapport à la production croissante, parce que trop de revenu a été transformé en capital constant (en fin de compte la production de moyens de production ne peut jamais qu’être au service de la consommation finale) ; trop de revenu a été transformé en capital constant parce que le but de la production capitaliste est la production maximale de plus-value et la réduction relative de la consommation ouvrière. Cette réduction bloque alors la reproduction du capital. La transformation d’une plus-value accrue en capital additionnel est simultanément bloquée, d’une part, par la faiblesse du degré d’augmentation de l’exploitation qui pourrait en résulter et, d’autre part, par le degré déjà atteint de la réduction de la consommation ouvrière, qui ne pourrait se poursuivre que par une accélération de la transformation de revenu en capital.

C’est une crise du rapport salarial : comme capacité de valorisation du capital ; capacité de reproduction de la classe ouvrière. C’est pour ne pas laisser les formes d’apparition au bord du chemin et pour spécifiquement désigner la crise actuelle qu’il est nécessaire d’unifier la théorie des crises9). Il s’agit d’une crise où s’affirme l’identité de la suraccumulation et de la sous-consommation, crise du rapport salarial et de l’implication réciproque entre le travail et le capital, crise dans laquelle le prolétariat se trouve confronté contre et dans le mode de production capitaliste à sa propre existence et action en tant que classe comme limite à dépasser.

En dehors du concept de « crise finale du capitalisme », qui est théoriquement dénué de sens, on peut cependant s’interroger sur la nature de cette crise : avons-nous affaire à la crise finale de cette phase d’accumulation ? On peut s’avancer à répondre que non.

Il s'agit bien d’une crise structurelle de cette phase d’accumulation, crise structurelle que nous qualifions spécifiquement de crise du rapport salarial. Mais cette crise structurelle prépare une crise de la création monétaire (crise du mode de production capitaliste ayant les formes spécifiques de la phase d'accumulation caractérisée par la financiarisation de la valorisation et les modifications monétaires structurelles initiées en 1971) qui, dans la crise du rapport salarial dans laquelle elle s’inscrit, conserve et dépasse cette dernière en devenant crise de la valeur. Crise de l’activité humaine comme commensurable.

Crise de la création monétaire et crise du rapport salarial se construisent réciproquement l’une dans l’autre. Dans le mode de production capitaliste, la valeur n’est la forme sociale généralisée des produits dans l’échange que parce qu’elle est valeur en procès, parce qu’elle ne se perd jamais grâce à l’échange avec la force de travail. La crise de la création monétaire, crise de la monnaie comme forme autonomisée de la valeur, n’est pas seulement une crise de la circulation, une crise des échanges, mais une crise de l’échange de marchandises en tant que ces marchandises sont capital, c’est-à-dire sont porteuses de plus-value, de temps de travail excédentaire. Une crise de la création monétaire advenant historiquement comme crise du rapport salarial ou une crise du rapport salarial comme crise monétaire est une crise de la valeur comme capital ou du capital comme valeur, c’est-à-dire, en synthèse, une crise de la valeur en procès : la seule crise de la valeur. Cette conjonction n’était pas inscrite de toute éternité dans le concept de capital mais advient comme crise d’une phase spécifique du mode de production capitaliste. L’unité, comme crise de la valeur, de la crise de la création monétaire intégrant la crise du rapport salarial désigne alors, en tant que crise de la valeur, le capital comme contradiction en procès comme son contenu historique concret. Comme cela est exposé dans la longue citation suivante, être une contradiction en procès est pour la capital sa dynamique même, mais cette dynamique devient, saisie dans les caractéristiques immédiates de cette crise, la contradiction du jeu qui abolit sa règle.

L’échange de travail vivant contre du travail objectivé, c’est-à-dire la manifestation du travail social sous la forme antagonique du capital et du salariat, est l’ultime développement du rapport de la valeur et de la production fondée sur la valeur. La prémisse de ce rapport est que la masse du temps de travail immédiat, la quantité de travail utilisée, représente le facteur décisif de la production de richesses. Or, à mesure que la grande industrie se développe, la création de richesses dépend de moins en moins du temps de travail et de la quantité de travail utilisée, et de plus en plus de la puissance des agents mécaniques qui sont mis en mouvement pendant la durée du travail. L’énorme efficience de ses agents est, à son tour, sans rapport aucun avec le temps de travail immédiat que coûte leur production. Elle dépend bien plutôt du niveau général de la science et du progrès de la technologie, ou de l’application de cette science à la production. […] Le travailleur n’insère plus, comme intermédiaire entre le matériau et lui, l’objet naturel transformé en outil ; il insère à présent le procès naturel, qu’il transforme en un procès industriel, comme intermédiaire, entre lui et la nature, dont il s’est rendu maître. Mais lui-même trouve place à côté du procès de production, au lieu d’en être l’agent principal.

Avec ce bouleversement, ce n’est ni le temps de travail utilisé, ni le travail immédiat effectué par l’homme qui apparaissent comme le fondement principal de la production de richesse ; c’est l’appropriation de sa force productive générale, son intelligence de la nature et sa faculté de la dominer, dès lors qu’il s’est constitué en un corps social ; en un mot le développement de l’individu social représente le fondement essentiel de la production et de la richesse.

Le vol du temps d’autrui sur lequel repose la richesse actuelle apparaît comme une base misérable par rapport à la base nouvelle, créée et développée par la grande industrie elle-même.

Dès que le travail, sous sa forme immédiate, a cessé d’être la source principale de la richesse, le temps de travail cesse et doit cesser d’être sa mesure, et la valeur d’échange cesse donc aussi d’être la mesure de la valeur d’usage. Le surtravail des grandes masses a cessé d’être la condition du développement de la richesse générale, tout comme le non-travail de quelques-uns a cessé d’être la condition du développement des forces générales du cerveau humain. […]

Le capital est une contradiction en procès : d’une part il pousse à la réduction du temps de travail à un minimum, et d’autre part il pose le temps de travail comme la seule source et la seule mesure de la richesse. Il diminue donc le temps de travail sous sa forme nécessaire pour l’accroître sous sa forme de surtravail. Dans une proportion croissante, il pose donc le surtravail comme la condition – question de vie ou de mort – du travail nécessaire.

D’une part, il éveille toutes les forces de la science et de la nature ainsi que celles de la coopération et de la circulation sociales, afin de rendre la création de la richesse indépendante (relativement) du temps de travail utilisé pour elle. D’autre part, il prétend mesurer les gigantesques forces sociales ainsi créées d’après l’étalon du temps de travail, et les enserrer dans les limites étroites, nécessaires au maintien, en tant que valeur, de la valeur déjà produite. Les forces productives et les rapports sociaux – simples faces différentes du développement de l’individu social – apparaissent uniquement au capital comme des moyens pour produire à partir de sa base étriquée. Mais en fait ce sont les conditions matérielles, capables de faire éclater cette base. » (Marx, Fondements de la critique de l’économie politique, Éditions Anthropos, Paris 1968-1970, t. 2, pp. 221-222-223).

Le capital comme contradiction en procès devient la façon la plus générale de désigner l’activité du prolétariat dans cette crise quand celui-ci, dans ses luttes, produit sa propre existence de classe comme la limite de sa propre activité de classe.

Fin de l’ancienne formalisation des limites : fin du démocratisme radical, fin de l’activisme

Agir en tant que classe est la limite même de la lutte de classe, telle est, dans le rapport entre prolétariat et capital issu de la restructuration du mode de production capitaliste au travers de la crise des années 1970, la détermination la plus générale de ce cycle de luttes. Si, en tant que telle, cette limite demeure, ses formalisations, quant à elles, sont sujettes à évolution et même à disparition. La connexion explosive entre la crise du rapport salarial et l'illégitimité de la revendication sur le salaire, qui est le cœur du moment actuel, entraîne la fin de l’alternative, que cela soit sous la forme de l’activisme (du mouvement d’action directe) ou du démocratisme radical 10) (les deux étant historiquement liés). Il n’y a plus d’autre monde possible ici et maintenant, ni sur la base du travail conformant le capital à lui, ni sur la base de sa critique comme préalable et condition à l’abolition du capital. La crise actuelle qui est spécifiquement une crise du rapport salarial a rendu tout cela obsolète.

Si l’on prend comme exemple les grandes mobilisations « anti-sommets » de la fin des années 1990 au début des années 2000, même si l’on ne peut pas qualifier de démocrates radicales toutes les tendances à l'œuvre, elles sont amenées à s’y côtoyer, parfois même à s’interpénétrer : bb – black blocs –, Cobas et Tutte bianche à Gênes malgré de sérieux tiraillements ; intendance et infrastructure fournies par le Genoa Social Forum ; Inpeg prévoyant la place du bb à Prague, etc. Il ne s’agissait que d’une phase transitoire du cours du cycle de luttes actuel.

Une page est tournée:

  • La fin des grandes manifs anti-sommets signifie le déclin de l’activisme en même temps qu’est révélée par là-même sa connexion intime avec le démocratisme radical.
  • Le succès dans ces milieux des théories d’une stratégie de la défection (se replier sur des « bases arrière », préparer et organiser la mythique coupure des flux) a confirmé leur basculement alternatif définitif.
  • Dans les émeutes en Grèce, c’est leur limite intrinsèque que ces milieux ont rencontrée, précisément au moment où ils ne pouvaient plus être « alternatifs » et « activistes ».
  • La violence, appelée à se renforcer, avec laquelle la crise a commencé à frapper les « 1625 ans » va « désalternativer » le « milieu alternatif », pour qui la relation qui allait de « se poser les questions relatives au communisme » à la lutte contre le capitalisme sera inversée.
  • Plus important : la grève générale et les émeutes en Guadeloupe et Martinique, les luttes contre les licenciements et pour le salaire partout, signifient que la revendication pour le salaire, l’exploitation dans sa plus grande trivialité, est le terrain où se prépare la remise en cause par le prolétariat de sa propre définition comme classe.

Le démocratisme radical formalisait les limites de ce cycle de luttes faisant justement du capital l’horizon indépassable du travail ; l’activisme alternatif autonomisait la dynamique de ce cycle faisant de la remise en cause de la condition prolétarienne le préalable, la condition, de la critique du capital. Pour l’un et pour l’autre « un autre monde était possible » face ou contre le monde actuel.

L’activisme était l’autonomisation de la dynamique de ce cycle avec toutes les reformulations idéologiques que cela impliquait. Agir en tant que classe et se remettre en cause comme classe, c’est-à-dire rencontrer dans le fait d’agir en tant que classe la propre limite de son action en tant que classe, termes qui dans une contradiction de classe sont indissolublement liés, se trouvaient dissociés. L’alternative se substitue à un procès contradictoire de production interne du dépassement. La remise en cause de l’appartenance de classe était quelque chose à réaliser face au capital et non intrinsèque à la contradiction qu’est l’exploitation. Avec le démocratisme radical ou avec l’activisme, une autre vie était possible dans la mesure où le dépassement du capital était vécu, réellement pratiqué, comme l’autre branche d’une alternative dont le capital était la première.

Être une classe sans confirmation d’elle-même dans la reproduction du capital (d’où, souvent, la situation paradigmatique du jeune chômeur), être une classe de ce mode de production dans la contradiction avec lui, s’autonomisaient en une essence, un mode d’être. Ainsi était rejetée, comme une extériorité, la limite inhérente à ce rapport contradictoire qui définit le nouveau cycle de luttes : la définition de la classe exclusivement dans son rapport contradictoire au capital.

Dans ce cycle de luttes, à la suite de la restructuration du capital, la contradiction entre le prolétariat et le capital se situe au niveau de la reproduction d’ensemble donc de la reproduction réciproque des classes. Cette contradiction ne comporte plus aucune confirmation du prolétariat pour lui-même, c’est la fin du programmatisme, de l’identité ouvrière et de ce que d’autres nomment le « vieux mouvement ouvrier ». Dans cette structure de la contradiction, le prolétariat est à même, dans sa contradiction avec le capital qui est implication réciproque avec lui (l’exploitation), de se remettre lui-même en cause comme classe. Il en résulte que l’abolition du capital est sa propre abolition, abolition de toutes les classes et communisation de la société.

Cependant cette dynamique révolutionnaire (communiste) de ce cycle comporte immédiatement, de façon inhérente à elle, comme sa limite, ce par quoi elle n’existerait même pas. Le prolétariat produit toute son existence en tant que classe dans le capital, rapport au capital qui ne confirme plus, pour le prolétariat, dans ce rapport capitaliste même, un rapport à soi-même : l’identité ouvrière. Jusqu’à la connexion explosive actuelle, cette situation faisait du cycle actuel une tension constante entre d’une part l’autonomisation de sa dynamique, la remise en cause par le prolétariat de sa propre existence comme classe, et d’autre part la reconnaissance de son existence tout entière dans les catégories du capital. Cette tension était mise en forme par l’activisme d’un côté, et le démocratisme radical de l’autre. Frères ennemis, mais vitalement liés l’un à l’autre dans la mesure où chacun, autonomisation des éléments d’une même totalité, ne pouvait exister pour lui-même qu’en rapport à son négatif. Cela, même si, dans la seconde nous reconnaissons la dynamique révolutionnaire de ce cycle et dans la première la mise en forme comme barrières indépassables, pour les luttes, de leurs limites.

Dans l’activisme, c’était en s’autonomisant, et avec toutes les reformulations idéologiques que cela impliquait, que la dynamique de ce cycle de remise en cause pour le prolétariat de sa propre existence en tant que classe parvenait à se poser et à se comprendre elle-même. L’appartenance de classe était pratiquement considérée comme déjà dépassée parce que, dans la pratique activiste, le capital était lui-même déjà posé comme aliénation, facticité, symbole, extériorité. Les émeutiers pouvaient se dire « prolétaires » parce qu’être prolétaires n’était plus qu’un signe, le nom donné à une pratique qui se désignait elle-même comme négatrice du capital : « Nous sommes prolétaires parce que nous sommes contre le capital. » C’était aussi toute la positivité de l’activisme dans sa liaison et sa confrontation nécessaires avec le démocratisme radical.

La disparition de l’activisme tenté par l’alternative et de l’activisme en général relève du développement de luttes immédiates dans lesquelles l’apparition de l’appartenance de classe comme contrainte extérieure est le fait même de ces luttes comme luttes du prolétariat dans son implication avec le capital et non plus comme autonomisation face à lui.

Les limites actuelles : nous ne sommes rien en dehors du rapport salarial ; la police, la discipline

Dans le capitalisme restructuré, la reproduction de la force de travail a été l’objet d’une double déconnexion, celle-ci (évoquée précédemment) constitue la revendication salariale comme structurellement illégitime dans cette période du mode de production capitaliste et pas seulement contraire à la valorisation maximale du capital. C’est pour cela que la revendication salariale est devenue le terrain où se prépare la production de l’appartenance de classe comme une contrainte extérieure et cela au plus intime d’elle-même : le rapport salarial par lequel, pour le prolétariat, son existence physique/sociale dépend du capital.

L’expression de cette limite va être maintenant double : nous ne sommes rien en dehors du rapport salarial ; cette lutte en tant que classe comme limite c’est la police.

Pour la première, il s’agit de la violence ouvrière contre les décisions de la classe capitaliste, violence par laquelle la classe ouvrière réclame l’existence pour elle du capital. Si jamais le capital s’avise de ne plus exister pour elle, elle n’est plus rien. Pour exister, la classe ouvrière revendique, contre le capital, le rapport capitaliste. Nous ne sommes rien en dehors du rapport salarial, tel est dans la lutte de classe le fait de lutter en tant que classe comme limite. Il s’agira de défendre de la façon la plus âpre ses conditions d’existence, non de revendiquer leur gestion ou leur maîtrise. Nous pourrions voir se développer un syndicalisme de base très vindicatif, mais très instable et à l’existence épisodique du fait qu’il ne peut se développer et se stabiliser dans la négociation. Syndicalisme de base très proche de toutes les formes d’auto-organisation, l’un et les autres exprimeront et chercheront à formaliser cette limite de la lutte de classe qui est le fait même de lutter en tant que classe.

Pour la seconde : c’est la police aussi qui nous dit que nous ne sommes rien en dehors du rapport salarial. Bien sûr il s’agit de la force à laquelle, en dernière instance, se ramène le rapport d’implication réciproque entre travail et capital, mais il y a plus que cela du fait même qu’il s’agit d’un rapport d’implication réciproque. La police est aussi, face à nous, notre propre existence de classe comme limite. Si le principal résultat du procès de production c’est la reproduction du face-à-face entre le prolétariat et le capital, que de ce face-à-face découle ipso facto le premier moment de l’échange entre le capital et le travail (achat-vente de la force de travail) ne va pas de soi. Partout la disciplinarisation de la force de travail face à un prolétaire redevenu, en tant que prolétaire, un pauvre, est le contenu de l’ordre du jour de la classe capitaliste. La reproduction du face-à-face entre la force de travail et le capital devient une affaire de discipline11).

Dans ce cycle de luttes, agir en tant que classe est devenu dans l’activité même du prolétariat en tant que classe, la limite de cette activité. L’appartenance de classe comme contrainte extérieure est cette structure de la contradiction dans laquelle agir en tant que classe est la limite même de l’activité du prolétariat devenue enjeu de la lutte de classe. Que, pour le prolétariat, agir en tant que classe soit la limite de son action en tant que classe est maintenant une situation objective de la lutte de classe, que cette limite soit construite dans les luttes en tant que telle et devienne l’appartenance de classe comme contrainte extérieure est un enjeu dans ces luttes : niveau du conflit avec le capital ; conflits à l’intérieur même des luttes. Cette transformation est une détermination de la contradiction actuelle entre les classes, mais elle est chaque fois la pratique particulière d’une lutte à un moment donné, dans des conditions données.

L’écart : définition, exemples

Si le prolétariat n'est jamais confirmé dans sa situation de classe par la reproduction du rapport social dont il est un des pôles, il ne peut donc triompher en devenant le pôle absolu de la société. C’est parce que le prolétariat est non-capital, parce qu’il est la dissolution de toutes les conditions existantes (travail, échange, division du travail, propriété) dans ces conditions et non face à elles, que la contradiction qu’est l’exploitation peut prendre cette forme de l’appartenance de classe comme contrainte extérieure. L’appartenance de classe comme contrainte extérieure est alors en elle-même un contenu, c’est-à-dire une pratique. Comme non-capital, le prolétariat trouve là le contenu de son action révolutionnaire comme mesures communistes : abolition de la propriété, de la division du travail, de l'échange, de la valeur. La communisation ce n’est rien d’autre que les mesures communistes pratiquées comme simples mesures de luttes par le prolétariat contre le capital. Ces mesures sont la réalité même de la production, dans la lutte contre le capital, de l’appartenance de classe comme contrainte extérieure.

Que la révolution soit l’abolition de toutes les classes existe comme un fait actuel en ce que l’action en tant que classe du prolétariat est, pour lui-même, une limite. Cette abolition n’est pas un but que l’on se propose, une définition de la révolution comme une norme à atteindre, mais un contenu actuel dans ce qu’est la lutte de classe même. C’est le « terrible pas à franchir » dans la compréhension théorique et la pratique des luttes actuelles. Produire l’appartenance de classe comme contrainte extérieure c’est, pour le prolétariat, entrer en conflit avec sa situation antérieure, ce n’est pas une « libération », ce n’est pas une « autonomie ».

L’auto-organisation et son contenu l’autonomie ne peuvent renverser les rapports capitalistes. Quand le prolétariat s’auto-organise, et de nos jours il est peu de luttes qui ne soient auto-organisées, souvent dans un partage des tâches plus ou moins conflictuel avec les syndicats, il rompt avec sa situation antérieure, mais au mieux, pratiquement et surtout dans l’idéologie de l’autonomie, cette rupture n’est que sa « libération », la réorganisation de ce qu’il est, de son activité, sur la base de ce qu’il est dans cette société ; réorganisation rêvée et toujours décevante pour les idéologues de l’autonomie qui ont en commun avec ceux de la démocratie de justifier les échecs par la non-coïncidence de la réalité et du concept. L’autonomie c’est l’autonomie du prolétariat et non la destruction de sa situation antérieure. L’autonomie du prolétariat est un oxymore. Si le prolétariat demeure auto-organisé, s’il ne dépasse ce stade, il ne peut être que battu parce qu’il n’ a pas dépassé les rapports capitalistes. Le dépassement des rapports capitalistes n’a rien à voir avec un prolétariat autonome L’autonomie se fixe sur l’abolition des médiations, la vraie question réside dans ce qui fait qu’il y a médiation : être une classe. C’est au contenu de la révolution qu’il faut s’intéresser et c’est précisément ce que la théorie qui considère l’auto-organisation comme le processus commencé de la révolution ne peut pas faire, parce que c’est précisément ce que l’auto-organisation ne peut pas être. Cette critique de l’auto-organisation et de l’autonomie n’a d’intérêt et d’enjeu que si c’est de la lutte de classe présente dont on parle, que si, dans le même mouvement, c’est dans la lutte de classe le fait même de lutter en tant que classe que l’on désigne comme la contradiction et la limite des luttes actuelles.

Le prolétariat trouve, dans ce qu’il est contre le capital, la capacité de communiser la société au moment où il traite sa propre nature de classe comme extériorisée dans le capital. Avec la production de l’appartenance de classe comme contrainte extérieure, on peut, à partir des luttes actuelles comprendre le point de bascule de la lutte de classe, son dépassement, comme un dépassement produit : la classe dans sa lutte contre le capital se retourne contre elle-même, c’est-à-dire qu’elle traite sa propre existence, tout ce qui la définit dans son rapport au capital (et elle n’est que ce rapport) comme limite de son action. Les prolétaires ne libèrent pas leur « vraie individualité » niée dans le capital, la pratique révolutionnaire est précisément la coïncidence du changement des circonstances et de l'activité humaine ou autochangement. Ce sont ce retournement et sa théorie qui sont, au présent, la possibilité de la révolution comme communisation.

La restructuration du rapport contradictoire entre le prolétariat et le capital signifie que fondamentalement le cycle de luttes actuel se définit par le fait que la contradiction entre les classes se noue au niveau de leur reproduction respective, ce qui signifie que, dans sa contradiction avec le capital, le prolétariat trouve et affronte sa propre constitution et existence comme classe. C’est en conséquence la disparition d’une identité ouvrière confirmée dans la reproduction du capital, c’est la fin du mouvement ouvrier et la faillite corollaire de l’auto-organisation et de l’autonomie comme perspective révolutionnaire. Parce que la perspective de la révolution n’est plus de l’ordre de l’affirmation de la classe, elle ne peut plus être de l’ordre de l’auto-organisation.

Agir en tant que classe c’est actuellement, d’une part n’avoir pour horizon que le capital et les catégories de sa reproduction, d’autre part, c’est pour la même raison, être en contradiction avec sa propre reproduction de classe, la remettre en cause. Ce conflit, cet écart dans l’action du prolétariat est le contenu et l’enjeu de la lutte des classes. Des luttes quotidiennes à la révolution il ne peut y avoir que rupture. Mais cette rupture s’annonce dans le cours quotidien de la lutte de classe chaque fois que dans celle-ci l’appartenance de classe apparaît comme une contrainte extérieure objectivée dans le capital dans le cours même, pour le prolétariat, de son activité en tant que classe.

L’action en tant que classe creuse un écart à l’intérieur d’elle-même par des pratiques qui extériorisent leur propre existence de pratiques de classe comme une contrainte objectivée dans la reproduction du capital. On ne peut plus rien faire en tant qu’ouvrier en le demeurant. Cet affrontement du prolétariat à sa propre constitution en classe est maintenant le contenu de la lutte de classe et l’enjeu de celle-ci est la remise en cause par le prolétariat de sa propre existence comme classe et de toutes les classes. C’est par là que nous pouvons parler actuellement du communisme et en parler au présent.

Actuellement, la révolution est suspendue au dépassement d’une contradiction constitutive de la lutte de classe : être une classe est pour le prolétariat l’obstacle que sa lutte en tant que classe doit franchir/abolir.

L’unité de la classe ne peut plus se constituer sur la base du salariat et de la lutte revendicative, comme un préalable à son activité révolutionnaire. L’unité du prolétariat ne peut plus être que l’activité dans laquelle il s’abolit en abolissant tout ce qui le divise. C’est une fraction du prolétariat qui, dépassant le caractère revendicatif de sa lutte, prendra des mesures communisatrices et qui entamera alors l’unification du prolétariat qui ne sera pas différente de celle de l’humanité, c’est-à-dire de sa création comme l’ensemble des relations que les individus établissent entre eux dans leur singularité.

Des luttes revendicatives à la révolution, il ne peut y avoir que rupture, saut qualitatif, mais cette rupture n’est pas un miracle, elle n’est pas non plus la simple constatation par le prolétariat qu’il n’y aurait plus rien d’autre à faire que la révolution devant l’échec de tout le reste. « Une seule solution, la révolution » est l’ineptie symétrique à celle de la dynamique révolutionnaire de la lutte revendicative. Cette rupture est produite positivement par le déroulement du cycle de luttes qui la précède et on peut dire qu’elle en fait encore partie. Cette rupture s’annonce dans la multiplication des écarts à l’intérieur de la lutte de classe entre d’une part la remise en cause par le prolétariat de sa propre existence comme classe dans sa contradiction au capital et, d’autre part, la reproduction du capital qu’implique le fait même d’être une classe. Le concept d’écart désigne la dynamique de ce cycle de luttes, celle-ci existe de façon empiriquement constatable.

Deux points résument l’essentiel du cycle de luttes actuel :

  • la disparition d’une identité ouvrière confirmée dans la reproduction du capital, c’est la fin du mouvement ouvrier et la faillite corollaire de l’auto-organisation et de l’autonomie comme perspective révolutionnaire ;
  • avec la restructuration du mode de production capitaliste, la contradiction entre les classes se noue au niveau de leur reproduction respective. Dans sa contradiction avec le capital, le prolétariat se remet lui-même en cause.

Les luttes revendicatives ont des caractéristiques qui étaient impensables il y a une trentaine d’années.

Durant les grèves de décembre 95 en France, dans la lutte des sans-papiers, des chômeurs, des dockers de Liverpool, de Cellatex, d’Alstom, de Lu, de Marks & Spencer, dans le soulèvement social argentin, dans l’insurrection algérienne, en Grèce, à la Guadeloupe, etc., telle ou telle caractéristique de la lutte apparaît, dans le cours de la lutte elle-même, comme limite en ce que cette caractéristique spécifique (service public, demande de travail, défense de l’outil de travail, refus de la délocalisation, de la seule gestion financière, récupération des usines, auto-organisation, etc.), à laquelle le mouvement se heurte souvent dans les tensions et les affrontements internes de son recul, se ramène toujours au fait d’être une classe et de le demeurer, ce que contrairement à la période précédente, il est devenu impossible de positiver comme annonce de l'affirmation de la classe.

Il ne s’agit pas, le plus souvent, de déclarations fracassantes ou d’actions « radicales », cela peut n’être que toutes les pratiques de « fuite » ou de dénégation des prolétaires vis-à-vis de leur propre condition. Dans les grèves actuelles sur les licenciements, souvent et de plus en plus, les ouvriers ne revendiquent plus le maintien de l’emploi, mais des indemnités conséquentes. Contre le capital, le travail est sans avenir. Ces luttes prennent un caractère ouvert, inter-sites, inter-entreprises, inter-sectoriel, en relation parfois avec les chômeurs sur un bassin d’emplois, quant aux cibles, la lutte se mène tout autant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’entreprise.

Déjà, dans les luttes suicidaires à la Cellatex, dans la grève de Vilvoorde et bien d’autres, éclate que le prolétariat n’est rien séparé du capital et qu’il ne peut demeurer comme ce rien (qu’il réclame sa réunion avec le capital ne supprime pas l’abîme qu’ouvre la lutte, la reconnaissance et le refus par le prolétariat de lui-même comme cet abîme). C’est l’inessentialisation du travail qui devient l’activité même du prolétariat, tant de façon tragique dans ses luttes sans perspectives immédiates (suicidaires) et dans des activités autodestructrices, que comme revendication de cette inessentialisation comme dans la lutte des chômeurs et précaires de l’hiver 1998 en France.

Le chômage n’est plus cet à côté de l’emploi nettement séparé. La segmentation de la force de travail, la flexibilité, la sous-traitance, la mobilité, le temps partiel, la formation, les stages, le travail au noir, ont rendu floues toutes les séparations. La fin de la dichotomie entre travail et chômage est un moment essentiel de cette fluidité de la reproduction du face-à-face entre travail et capital qui pose la contradiction entre les classes au niveau de leur reproduction. Avec les luttes des chômeurs et précaires s’impose quasiment comme une évidence que la lutte du prolétariat ne contient plus aucune confirmation de lui-même, cela ne tient pas au chômage en lui-même, mais à son inscription actuelle dans le rapport d’exploitation.

Dans le mouvement français de 1998, et plus généralement dans les luttes de chômeurs de ce cycle de luttes c’est la définition des chômeurs qui se veut le point de départ de la reformulation de l’emploi salarié. La nécessité pour le capital de tout mesurer en temps de travail et de poser l’exploitation du travail comme question de vie ou de mort pour lui est simultanément l’inessentialisation du travail vivant immédiat par rapport à ce que le capital concentre en lui de forces sociales. Cette contradiction inhérente à l’accumulation capitaliste, et qui fait du capital une contradiction en procès, prend alors la forme bien particulière de la définition de la classe face au capital, définition dont le chômage se revendique comme le point de départ. Dans les luttes de chômeurs et précaires, la lutte du prolétariat contre le capital fait sienne cette contradiction, la revendique. De même quand les licenciés ne revendiquent pas du travail mais des indemnités.

Par ailleurs, quand apparaît, comme lors de la grève des transports italiens ou des ouvriers de la FIAT à Melfi, que l’autonomie et l’auto-organisation ne sont plus que la perspective de rien, c’est là que se constitue la dynamique de ce cycle et que se prépare le dépassement de la lutte revendicative à partir de la lutte revendicative. Le prolétariat est face à sa propre définition comme classe qui s’autonomise par rapport à lui, qui lui devient étrangère.

En décembre 2002 - janvier 2003, la grève ACT d’Angers (matériel informatique, filiale de Bull) est menée de façon juxtaposée par une intersyndicale et un comité de lutte « largement ouvert, plutôt émanation de la base ». Trois lignes de fabrication sont momentanément remises en route, ce qui n’empêche qu’ensuite des produits finis sont brûlés. Il est intéressant de reprendre la chronologie des événements. L’usine est occupée, à la suite de l’annonce, le 20 décembre, de la liquidation définitive d’ACT (après de multiples manœuvres et discussions dilatoires). L’usine est occupée, mais personne ne sait dans quel but. Le 10 janvier le comité de grève accepte d’assumer la fabrication de cartes électroniques destinées à un équipementier italien. Le 22 janvier, 200 cartes sont livrées, le 23 les occupants brûlent des cartes prélevées dans les stocks, le 24 les occupants sont expulsés sans ménagements. Dans la même période, les salariés licenciés de Moulinex mettant le feu à un bâtiment de l’usine s’inscrivent également dans la dynamique de ce cycle de luttes, qui fait pour le prolétariat de sa propre existence comme classe la limite de son action de classe. De même, en 2006, à Savar, 50 km au nord de Dacca, au Bangladesh, à cause de trois mois d’arriérés de salaires, deux usines sont incendiées et cent autres mises à sac. En Algérie, la moindre revendication salariale tourne à l’émeute, les formes de représentation sont rejetées sans que s’en forment de nouvelles et ce sont toutes les conditions de vie et de reproduction du prolétariat qui sont en jeu au-delà des protagonistes immédiats de la grève et de la revendication.

En Chine, en Inde, on ne passera plus de la multiplication des actions revendicatives multiformes, touchant tous les aspects de la vie et de la reproduction de la classe ouvrière à un vaste mouvement ouvrier. Ces actions revendicatives tournent souvent « paradoxalement » à la destruction des conditions de travail. Les grandes concentrations ouvrières en Inde ou en Chine s’inscrivent dans une segmentation mondiale de la force de travail. Tant par leur définition mondiale que par leur propre inscription nationale elles ne peuvent être considérées comme une renaissance ailleurs de ce qui a disparu en « Occident ». C’est un système social d’existence et de reproduction qui définissait l’identité ouvrière et qui s’exprimait dans le mouvement ouvrier et non la simple existence de caractéristiques matérielles quantitatives12).

En Argentine, on s’auto-organise comme chômeurs de Mosconi, ouvrières de Bruckman, habitants de bidonvilles…, mais ce faisant quand on s’auto-organise, on se heurte immédiatement à ce que l’on est qui, dans la lutte, devient ce qui doit être dépassé et qui a été vu comme étant à dépasser dans les modalités pratiques de ces auto-organisations. Le prolétariat ne peut trouver en lui-même la capacité de créer d’autres rapports interindividuels sans renverser et nier ce qu’il est dans cette société, c’est-à-dire sans entrer en contradiction avec l’autonomie et sa dynamique. En Argentine, par la façon dont ont été mises en œuvre les activités productives, dans les modalités effectives de leur réalisation, ce sont les déterminations du prolétariat comme classe de cette société qui ont été effectivement bousculées (propriété, échange, division du travail, rapports entre hommes et femmes…). C’est ainsi que la révolution comme communisation devient crédible.

De plus, l’auto-organisation comme limite générale à dépasser apparaît dans les conflits entre les secteurs auto-organisés. Ce qui apparaît dans ces conflits c’est que les travailleurs défendant leur situation présente demeurent dans les catégories du mode de production capitaliste qui les définissent. L’unification est impossible sans être précisément l’abolition de l’auto-organisation, sans que le chômeur, l’ouvrier de Zanon, le squatteur ne puissent plus être chômeur, ouvrier de Zanon ou squatteur. Soit il y a unification, mais alors il y a abolition de cela même qui est auto-organisable, soit il y a auto-organisation mais alors l’unification est un rêve qui se perd dans les conflits que la diversité des situations implique.

Dans la défense de ses intérêts immédiats, le prolétariat est amené à s’abolir parce que son activité dans l’ « usine récupérée » ne peut plus s’enfermer dans l’ « usine récupérée », ni dans la juxtaposition, la coordination, l’unité des « usines récupérées », ni de tout ce qui est auto-organisable.

En France, en novembre 2005, dans les banlieues, les émeutiers n’ont rien revendiqué. Le contenu de la révolte de novembre fut le refus des causes de la révolte, les émeutiers ont attaqué leur propre condition, ils ont pris pour cibles tout ce qui les produit et les définit. S'il en a été ainsi, cela ne tient pas à un imaginaire radicalisme intrinsèque aux « lascars de banlieue ». Cela tient à la conjonction de deux causes actuelles : d'une part, la situation particulière de cette fraction du prolétariat, d'autre part, le fait que, de façon générale, la revendication n'est plus ce qu'elle était. Les émeutiers révélèrent et attaquèrent la situation de prolétaire maintenant : cette force de travail mondialement précarisée. Ce qui rendit immédiatement caduc, dans le moment même où une telle revendication aurait pu être prononcée, de vouloir être un « prolétaire ordinaire ».

Cette intrication entre revendiquer et se remettre soi-même en cause comme prolétaires qui est caractéristique de ce cycle de luttes et qui se résume dans l'appartenance de classe comme limite générale de ce cycle, a été portée à son paroxysme dans les émeutes de novembre du fait de la particularité de leurs acteurs. La revendication a disparu.

Trois mois après (au printemps 2006), durant la lutte anti-CPE, tout le monde savait ce qui pouvait sortir d'un retrait du CPE, au mieux, si les projets syndicaux avaient triomphé, une flexsécurité à la française. Qui en voulait ? Certainement pas la majorité des étudiants, précaires, lycéens qui étaient dans la rue. En tant que mouvement revendicatif, cela aurait été pourtant la seule issue. Issue que le mouvement ne pouvait pas se dire à lui-même. En tant que mouvement revendicatif, le mouvement des étudiants ne pouvait se comprendre lui-même qu'en devenant le mouvement général des précaires, mais alors soit il se sabordait lui-même dans sa spécificité, soit il ne pouvait qu'être amené à se heurter plus ou moins violemment à tous ceux qui, dans les émeutes de novembre 2005, avaient montré qu'ils refusaient de servir de masse de manœuvre. Faire aboutir la revendication par son élargissement sabotait la revendication. Qui pouvait croire à la jonction avec les émeutiers de novembre sur la base d'un CDI pour tous ? Cette jonction était d'une part objectivement inscrite dans le code génétique du mouvement et, d'autre part, cette nécessité même de la jonction induisait un amour/haine interne au mouvement, tout aussi objectif. La lutte anti-CPE a été un mouvement revendicatif dont la satisfaction de la revendication était inacceptable pour lui-même en tant que mouvement revendicatif.

Les émeutes en Grèce et la grève générale en Guadeloupe sont les événements les plus récents qui caractérisent ce cycle de luttes.

Dans les émeutes en Grèce, le prolétariat ne revendique rien et ne se considère contre le capital comme le fondement d’aucune alternative, simplement, au travers d’émeutes produisant l’appartenance de classe comme contrainte extérieure et le rapport d’exploitation comme pure et simple coercition, il ne veut plus être ce qu’il est.

Ces émeutes ont été un mouvement de classe et non une simple agitation d’activistes (ce qui serait également un mouvement de classe) mais il n’a pas été une lutte dans ce qui est la matrice même des classes : la production. C’est par là que ces émeutes ont pu accomplir cette chose capitale de produire et de viser l’appartenance de classe comme contrainte, mais elles n’ont pu le faire et atteindre ce point qu’en se heurtant comme à leur limite à ce plancher de verre de la production. Et la façon (objectifs, déroulement des émeutes, composition des émeutiers…) dont ce mouvement a produit cette contrainte extérieure a été intrinsèquement définie par cette limite. Ce fut l’ambivalence de ce mouvement.

Étudiants sans avenir, jeunes immigrés, travailleurs précaires, ils sont des prolétaires vivant au quotidien la reproduction des rapports sociaux capitalistes comme coercition, coercition incluse dans cette reproduction parce qu’ils sont prolétaires, mais la vivant quotidiennement comme séparée et aléatoire (accidentelle et non nécessaire) par rapport à la production même. Ils luttent à la fois dans ce moment de la coercition comme séparé et ne conçoivent et ne vivent cette séparation que comme un manque de leur propre lutte contre ce mode de production.

C’est par là que ce mouvement a produit l’appartenance de classe comme une contrainte extérieure, mais ce ne fut qu’ainsi. C’est par là qu’il se situe au niveau de ce cycle de luttes et en constitue un moment historique déterminant. C’est l’attaque des institutions et des formes de la reproduction sociale prises pour elles-mêmes qui d’un côté l’a constitué et a fait sa force, qui en a simultanément exprimé les limites.

En Grèce, c’est dans cette configuration et dans l'ambiguïté qu’elle contenait que pour les prolétaires en lutte leur appartenance de classe, leur propre définition comme classe dans leur rapport au capital, a été produite et est apparue comme une contrainte extérieure. Ils se sont, par leur propre pratique, remis en cause comme prolétaires dans leur lutte, mais ils ne l’ont fait qu’en séparant, dans leurs attaques et leurs objectifs, les moments et les instances de la reproduction sociale. Reproduction et production du capital sont demeurées étrangères l’une à l’autre.

Actuellement, la révolution est suspendue au dépassement d’une contradiction constitutive de la lutte de classe : être une classe est pour le prolétariat l’obstacle que sa lutte en tant que classe doit franchir/abolir. Les émeutes en Grèce ont posé cet obstacle, formalisé la contradiction et elles en sont restées là. Ce fut là leur limite, mais la contradiction est maintenant posée pratiquement pour ce cycle de luttes dans le capitalisme restructuré et sa crise.

En Guadeloupe, l’importance du chômage et de la part de la population vivant de « revenus d’assistance » ou d’une économie souterraine font que revendiquer pour le salaire est une contradiction dans les termes. Cette contradiction a structuré le cours des événements entre un LKP centré sur les travailleurs stables (essentiellement la fonction publique) mais cherchant par la multiplication et l’infinie diversité des revendications à faire tenir ensemble les termes de cette contradiction et l’absurdité, pour la majorité des personnes engagées sur les barrages, dans les pillages et les attaques de bâtiments publics, de la revendication salariale centrale. La revendication a été déstabilisée dans le cours même de la lutte, elle fut contestée ainsi que sa forme d’organisation, mais les formes spécifiques de l’exploitation de l’ensemble de la population héritées d’une histoire coloniale ont pu empêcher que cette contradiction n’éclate plus violemment à l’intérieur même du mouvement (à noter cependant que le seul mort fut un syndicaliste tué sur un barrage). De ce point de vue, la production de l’appartenance de classe comme une contrainte extérieure fut plus une sorte de schizophrénie qu’une véritable production au cours de la lutte, plus un état sociologique qu’un enjeu de la lutte. Il n’y a pas eu de recomposition conflictuelle de la classe autour des chômeurs et précaires, mais plutôt une existence parallèle entre salariés et chômeurs, le tout coiffé tant bien que mal par le LKP. Cela n’a pas empêché la revendication sur le salaire de se heurter globalement à cette composition des manifestants et d’y rencontrer sa limite.

La revendication pour le salaire portée par la fraction plus ou moins stable des salariés trouvait sa limite dans la masse même des chômeurs et « assistés » entraînée dans le mouvement, mais ce n’était pas simplement une limite externe : les uns et les autres n’étaient pas des étrangers se trouvant « côte à côte » par hasard. C’est l’achat global de la force de travail, dans lequel c’est une force de travail globale qui est toujours déjà achetée quelle que soit sa consommation individuelle (ou par fractions) par le capital en général pour un revenu dans lequel salaires d’activité et autres formes de revenus sont lissés, qui les réunissait. La revendication sur le salaire est totalement modifiée quand la forme du libre contrat n’a plus cours. Le travailleur ne peut plus briser, dans une libération du travail, la chaîne qui relie entre eux les termes de l’implication réciproque contradictoire entre surtravail et travail nécessaire.

Dans ce « côte à côte », c’est également l’illégitimité de la revendication salariale qui est présente : sa double déconnexion. Déconnexion vis-à-vis de la valorisation et de l’accumulation du capital pour lesquelles la revendication salariale a perdu toute signification interne et dynamique ; déconnexion entre salaire d’une part et revenu et consommation de l’autre au travers du crédit et de tous les revenus différés ou d’assistance. La composition même des manifestants et émeutiers exprime de façon vivante et active cette double déconnexion. Quelles revendications salariales peuvent avoir des chômeurs structurels massifs ? Il serait faux d’analyser la rage comme désespoir. Le chômage dans le cours de la revendication salariale, c’est la contradiction surtravail/travail nécessaire, c’est le capital comme contradiction en procès. C’est alors l’ensemble du rapport salarial qui est modulé selon le chômage et les formes d’emplois « atypiques » et cela jusque dans la revendication salariale elle-même, son cours, ses participants et ses activités.

L’enfermement de la revendication salariale dans la contradiction entre surtravail et travail nécessaire c’est la composition même de la classe ouvrière en Guadeloupe et dans les autres départements d’outre-mer. Là, cette contradiction structurelle est la composition même de la classe. À partir du salaire, du rapport le plus intime du prolétariat au capital, en Guadeloupe, à l’intérieur même de la revendication salariale, s’est jouée une pièce plus importante, celle de la production de l’appartenance de classe comme limite et extériorité à l’intérieur même de la lutte en tant que classe.

Mettre le chômage et la précarité au cœur du rapport salarial ; définir le clandestin comme la situation générale de la force de travail ; poser – comme dans le mouvement d’action directe – l’immédiateté sociale de l’individu comme le fondement, à produire comme base de l’opposition au capital ; mener des luttes suicidaires comme celle de Cellatex et d’autres du printemps et de l’été 2000 (Metaleurop – avec des réserves –, Adelshoffen, la Société française industrielle de contrôle et d’équipements, Bertrand Faure, Mossley, Bata, Moulinex, Daewoo-Orion, ACT – ex-Bull) ; renvoyer l’unité de la classe à une objectivité constituée dans le capital comme dans la multiplication des collectifs et les vagues de grèves temporaires et intermittentes (France 2003, postiers anglais), sont pour chacune de ces luttes particulières des contenus qui construisent la dynamique de ce cycle à l’intérieur et dans le cours de ces luttes. Dans la plupart des luttes actuelles apparaît la dynamique révolutionnaire de ce cycle de luttes, qui consiste à produire sa propre existence comme classe dans le capital sans aucune possibilité de rapport à soi, les luttes mêmes détruisant cette possibilité, dynamique consistant donc à se remettre en cause comme classe. Cependant, toujours, cette dynamique a sa limite intrinsèque dans ce qui la définit elle-même comme dynamique : agir en tant que classe. C’est pour cela que nous parlons de dynamique (d’écart) à l’intérieur de la limite.

L’unité de la classe ne peut plus se constituer sur la base du salariat et de la lutte revendicative, comme un préalable à son activité révolutionnaire. L’unité du prolétariat ne peut plus être que l’activité dans laquelle il s’abolit en abolissant tout ce qui le divise. Abolir le capital c’est par là même se nier comme travailleur et non s’auto-organiser comme tel, c’est un mouvement d’abolition des entreprises, des usines, du produit, de l’échange (quelle que soit sa forme).

Le prolétariat ne peut être révolutionnaire qu’en se reconnaissant en tant que classe, il se reconnaît ainsi dans chaque conflit et à plus forte raison dans une situation où son existence en tant que classe sera, dans la reproduction du capital, la situation qu’il aura à affronter. C’est sur le contenu de cette « reconnaissance » qu’il ne faut pas se tromper. Se reconnaître comme classe ne sera pas un « retour sur soi » mais une totale extraversion comme auto-reconnaissance en tant que catégorie du mode de production capitaliste. Ce que l’on est comme classe n’est immédiatement que notre rapport au capital. Cette « reconnaissance » sera en fait une connaissance pratique, dans le conflit, non de soi pour soi, mais du capital.

L’exploitation : un jeu qui abolit sa règle

L’illégitimité de revendiquer pour le salaire dans une crise qui est spécifiquement une crise du rapport salarial constitue la contradiction et la dynamique du moment actuel, elle porte, dans les activités mêmes du prolétariat en tant que classe, toutes les remises en cause de l’appartenance de classe comme limite de la lutte de classe. Reviennent alors centralement la définition du prolétariat et de l’exploitation comme sa contradiction avec le capital.

Quand le fait de lutter en tant que classe est devenu la limite interne même de la lutte de classe du prolétariat cela signifie que l’on fonde, au cœur même de l’exploitation et de la production de plus-value, la question de la communisation comme une question présente, actuelle. Ce n’est pas seulement en dehors du rapport salarial que nous ne sommes rien, mais en dehors de la contradiction du rapport salarial, ce qui change tout, et par quoi tout peut changer. Les couples exploitation/aliénation ; implication réciproque / domination ; classes/individus ; travail productif / « valorisation diffuse », sont appelés à devenir des sujets de polémiques et de clivages théoriques et pratiques. Poser le cours du mode de production capitaliste comme le déroulement réel de la contradiction entre prolétariat et capital, c’est supprimer les ambiguïtés entre les termes de ces antinomies. Une sous-estimation, pour ne pas dire une négligence de la subsomption du travail sous le capital dans le procès de l’exploitation, justifie d’une part l’immédiatisme théorique dont la forme d'expression est la dénonciation13) et d’autre part, une certaine conception de la pratique comme intervention (cf. la question de l’activisme).

Prolétariat et capital formant les termes d’une contradiction, ne peuvent être définis tels qu’ils seraient en eux-mêmes en dehors de cette contradiction14). Cette contradiction est leur unité et leur reproduction réciproque. En tant que re-production réciproque, la contradiction produit une temporalité propre qui est le procès historique du mode de production capitaliste. Le temps est interne à la contradiction, c’est une durée, et non un a priori l’enveloppant et dans lequel elle aurait à se dérouler, à s’accomplir15). En tant que reproduction, la contradiction ne met pas face à face des termes à égalité, elle est une relation dissymétrique : le capital subsume le travail. Il s’ensuit que le cours du mode de production capitaliste est le déroulement réel de la contradiction entre le prolétariat et le capital, c’est donc à sa propre histoire qu’elle est soumise et non à des conditions. Il en résulte également l’identité entre ce qui fait du prolétariat une classe de ce mode de production et une classe révolutionnaire. Nous avons là tout autant la critique de toute nature révolutionnaire du prolétariat que de tout immédiatisme du communisme. Critique de la libération du travail et de l’affirmation du prolétariat devenu classe dominante ; critique de l’activisme et de l’alternative.

La classe n’existe pas deux fois, une fois comme reproductrice du capital et se battant dans les limites de cette reproduction et une deuxième fois comme tension au communisme. À travers la baisse du taux de profit, l’exploitation est un procès constamment en contradiction avec sa propre reproduction : le mouvement qu’est l’exploitation est une contradiction pour les rapports sociaux de production dont elle est le contenu et le mouvement. C’est le mode même selon lequel le travail existe socialement, la valorisation, qui est la contradiction entre le prolétariat et le capital. Défini par l’exploitation, le prolétariat est en contradiction avec l’existence sociale nécessaire de son travail comme capital, c’est-à-dire valeur autonomisée et ne le demeurant qu’en se valorisant : la baisse du taux de profit est une contradiction entre les classes. Le prolétariat est constamment en contradiction avec sa propre définition comme classe: la nécessité de sa reproduction est ce qu'il trouve face à lui représenté par le capital, pour lequel il est constamment nécessaire et toujours de trop : c’est la baisse tendancielle du taux de profit, la contradiction entre surtravail et travail nécessaire16) (devenant contradiction du travail nécessaire), le capital comme contradiction en procès (cf. supra). Bref, la contradiction du travail productif : « Travail productif n’est qu’une expression ramassée pour désigner l’ensemble du rapport et la manière dont l’ouvrier et le travail se présentent dans le procès de production capitaliste » (Marx, Un chapitre inédit du Capital, Éditions 10/18, Paris 1971, p. 231).

L’exploitation est ce drôle de jeu où c’est toujours le même qui gagne (parce qu’elle est subsomption), en même temps, et pour la même raison, c’est un jeu en contradiction avec sa règle et une tension à l’abolition de cette règle. C’est l’objet comme totalité, le mode de production capitaliste, qui est en contradiction avec lui-même dans la contradiction de ses éléments parce que cette contradiction à l’autre est pour chaque élément une contradiction à soi-même, dans la mesure où l’autre est son autre. Dans cette contradiction qu’est l’exploitation, c’est alors son aspect non-symétrique qui nous donne le dépassement. Quand nous disons que l’exploitation est une contradiction pour elle-même nous définissons la situation et l’activité révolutionnaire du prolétariat. La lutte des classes est un jeu qui peut amener à l’abolition de sa règle, parce que dans la baisse tendancielle du taux de profit, c’est-à-dire dans la contradiction du travail productif, nous n’avons plus affaire à un processus du « capital seulement », mais à la lutte des classes. Le communisme est le mouvement contradictoire du mode de production capitaliste, le procès de sa caducité. Le dépassement est inclus comme contenu même de la contradiction entre le prolétariat et le capital, et cela comme formes les plus immédiates de la lutte des classes.

Un travailleur improductif vend sa force de travail et est exploité pareillement par son capitaliste, pour lequel son degré d’exploitation déterminera la part de plus-value qu’il pourra s’approprier comme profit. Mais c’est du travail productif que l’on peut déduire que le prolétariat ne se limite pas aux travailleurs productifs. En effet, premièrement, il est dans l’essence même de la plus-value d’exister comme profit, y compris pour les capitaux productifs eux-mêmes, deuxièmement, pour cette raison même, c’est toute la classe capitaliste qui exploite toute la classe ouvrière, de même que le prolétaire appartient à la classe capitaliste avant même de se vendre à tel ou tel patron. Cependant le travail social global que le capital crée en se l’appropriant (le travail social ne préexiste pas dans le prolétaire ou l’ensemble de la classe antérieurement à son appropriation) n’est pas une masse homogène sans distinctions, médiations et hiérarchie, il n’est pas une totalité significative dans laquelle chaque partie contient toutes les déterminations de la totalité. Il ne faut pas éluder un problème central : si chaque prolétaire a un rapport formellement identique à son capital particulier, il n’a pas selon qu’il est un travailleur productif ou non le même rapport au capital social (il ne s’agit pas de conscience mais d’une situation objective). S’il n’y avait pas, au centre de la lutte des classes, la contradiction que représente le travail productif, pour le mode de production capitaliste et pour le prolétariat, nous ne pourrions pas parler de révolution (elle serait quelque chose d’exogène au mode de production, au mieux une utopie, au pire rien).

Si le prolétariat ne se limite pas à la classe des travailleurs productifs de plus-value, c’est cependant la contradiction qu’est le travail productif qui le construit. Le travail productif (de plus-value, c’est-à-dire de capital) est la contradiction vivante et objective de ce mode de production. Il n’est pas une nature attachée à des personnes : le même travailleur peut accomplir des tâches productives et d’autres qui ne le sont pas ; le caractère productif du travail peut être défini au niveau du travailleur collectif ; le même travailleur (intérimaire) peut passer, d’une semaine à l’autre, d’un travail productif à un autre qui ne l’est pas. Mais le rapport de l’ensemble du prolétariat au capital est construit par la situation contradictoire du travail productif dans le mode de production capitaliste. La question est de savoir, toujours historiquement et conjoncturellement, comment cette contradiction essentielle (constitutive) construit, à un moment donné, la lutte des classes, sachant qu’il est dans la nature même du mode de production capitaliste que cette contradiction n’y apparaisse pas en clair : la plus-value devenant par définition profit et le capital étant valeur en procès. L’heure solitaire de la dernière instance ne sonne jamais.

Les travailleurs productifs ne sont pas pour autant révolutionnaires par nature et en permanence. Les classes ne sont pas des collections d’individus, le prolétariat et la classe capitaliste sont la polarisation sociale de la contradiction que sont la baisse du taux de profit ou le travail productif qui structure l’ensemble de la société. Le rapport particulier (par rapport à tout autre travail exploité) du travail productif au capital social ne se fixe pas comme l’essence des travailleurs productifs. Cependant, dans la contradiction du travail productif qui structure l’ensemble de la société et la polarise en classes contradictoires, les travailleurs productifs ont une situation singulière. En bloquant la production de valeur et de plus-value, les hommes qui vivent au cœur du conflit du capital comme contradiction en procès ne font pas que « bloquer ». Dans leur action singulière qui n’est rien de spécial mais simplement leur engagement dans la lutte, la contradiction qui structure l’ensemble de la société comme lutte des classes revient sur elle-même, sur sa propre condition, car le rapport d’exploitation ne rapporte pas le travailleur productif à un capital particulier mais immédiatement, dans son rapport à un capital particulier, au capital social. Ce qui, de façon réelle, est constamment masqué dans la reproduction du capital revient à la surface non seulement comme une contradiction interne à la reproduction (entendue ici comme l’unité de la production et de la circulation) mais comme ce qui fait que la contradiction elle-même existe : le travail comme substance de la valeur qui dans le capital n’est valeur que comme valeur en procès. Dans la contradiction du travail productif – contradiction surtravail / travail nécessaire, c’est-à-dire contradiction du travail nécessaire, c’est-à-dire contradiction du travail productif à lui-même dans sa contradiction avec le capital – le capital comme contradiction en procès est une contradiction entre des classes, elle est lutte de classes : la contradiction (l’exploitation) revient sur elle-même, sur sa propre condition.

La révolution commencera sa tâche propre quand les ouvriers sortiront des usines pour les abolir, s’attaquant au cœur même de la production de valeur, elle se heurtera à l’auto-organisation, à l’autonomie et tout ce qui pourra se rattacher au « conseillisme », à tout ce qui pourra nous entraîner à réorganiser « de façon responsable » la production. Notre révolution est celle de l'époque où la contradiction entre les classes se situe au niveau de leur implication réciproque et de leur reproduction. Et « le maillon le plus faible » de cette contradiction, l'exploitation, qui définit et relie les classes entre elles, se situe dans les moments de la reproduction sociale de la force de travail, là où justement, loin de s'affirmer, la définition du prolétariat comme classe du travail productif apparaît toujours (et de plus en plus dans les formes actuelles de la reproduction) comme contingente et aléatoire, non seulement pour chaque prolétaire en particulier, mais structurellement pour l'ensemble de la classe. Mais si la lutte de classe demeure un mouvement au niveau de la reproduction elle n’aura pas intégré en elle même sa propre raison d’être, la production. C’est là actuellement la limite récurrente de toutes les émeutes et « insurrections », ce qui événementiellement les fait définir comme « minoritaires ». La révolution devra investir la production pour l'abolir en tant que moment particulier des rapports entre les hommes et abolir par là même le travail dans l'abolition du travail salarié. C’est là le rôle déterminant du travail productif et de ceux qui à un moment donné sont les porteurs directs de sa contradiction, parce qu’ils la vivent dans leur existence pour le capital à la fois nécessaire et superflue. Ils possèdent objectivement la capacité de faire de cette attaque une contradiction pour le capital lui-même, de retourner la contradiction qu’est l’exploitation contre elle-même et contre eux-mêmes. Le chemin de l’abolition de l’exploitation passe par l’exploitation elle-même ; comme le capital, la révolution est encore, elle aussi, un processus objectif.

Même si nous définissons la crise en cours, dans son devenir, comme crise de la valeur, la crise est encore un rapport du prolétariat au capital, c'est la révolution qui est le « blocage » du mode de production capitaliste et non ce « blocage » qui est un préalable à la révolution. Le prolétariat abolit les classes dans la révolution, par des mesures qui sont prises dans le cours d'une crise qui devient crise révolutionnaire et qui en tant que telle devient le blocage de l'accumulation. Il n’y a pas de situation, pas de crise, qui, saisie unilatéralement, soit sans issue pour le capital. La crise du rapport d’exploitation est donnée dans le prolétariat et dans le capital, comme recherche de l’aggravation de l’exploitation et comme résistance à cette aggravation. C’est cette résistance qui dans son déroulement spécifique montre que le roi est nu, que contre le prolétariat et, de par l’activité de celui-ci, il ne peut se restructurer, produire un mode de valorisation supérieur.

C’est historiquement et qualitativement qu’il faut aborder les choses. Toute crise est une certaine configuration de la relation entre les classes et de leurs pratiques respectives. C’est là que le cycle de luttes antérieur est déterminant, c’est un type de pratique, apparaissant dans le cours de la crise, qui peut bloquer la reproduction capitaliste. Jusque-là, toute crise, même la plus violente est toujours un moment de la reproduction du capital. Il n’y jamais de plan, mais du fait même de ce qu’est le capital, un processus de valorisation/dévalorisation, la crise est en elle-même ouverture vers une restructuration. C’est un type de pratiques apparaissant dans la crise qui en fait la révolution, c’est-à-dire la « crise finale »17). C’est à ce moment, dans la crise, que les conditions antérieures de la valorisation, et du cycle de luttes, sont déterminantes : contradiction entre prolétariat et capital se définissant au niveau de la reproduction de leur rapport ; disparition d’une identité ouvrière confirmée dans la reproduction du capital ; identité entre l’existence comme classe du prolétariat et sa contradiction avec le capital. C’est-à-dire les activités d’écart à l’intérieur même de l’activité de classe, à l’intérieur des luttes.

C’est dans la crise, au cours de ces luttes, la production de l’existence de classe comme contrainte extériorisée dans le capital qui est le saut qualitatif, le dépassement du fait d’agir en tant que classe comme limite, mais un dépassement produit qui est loin d’être sans rapport avec le cours antérieur du cycle de luttes, qui ne pourrait même pas exister sans lui. C’est simplement la défense de ses intérêts immédiats qui amène le prolétariat à passer à autre chose : abolir le système dominant.

C’est dans l’instant où la contradiction entre les classes se transforme de moment de l’implication réciproque en extériorisation de l’appartenance de classe que l’activité du prolétariat peut devenir, dans ses objectifs, dans le cours des mesures de lutte contre l’exploitation, attaque pratique des déterminations mêmes de l’exploitation. Il y a un moment où toutes les déterminations, tous les procès contradictoires, toutes les significations historiques ne suffisent plus, si elles ne posent pas que c’est la lutte du prolétariat, dans sa propre dynamique, qui produit la rupture révolutionnaire.

Et encore, la révolution peut échouer, être battue, l’extension des mesures communisatrices n’est pas acquise. Elles sont des mesures qui se prennent contre le capital, ce qui signifie que sa reproduction ou les fondements de celle-ci, la vente de la force de travail et son achat, sous des formes mêmes « hétérodoxes », l’échange, des formes de welfare de base organisées par des États, ou autres recompositions institutionnelles, sont toujours là dans cette situation éminemment catastrophique (c’est-à-dire où plus rien ne prend pour faire système) qu’est la révolution. Il est vrai que la dynamique du mode de production capitaliste est une contradiction pour cela même dont elle est la dynamique (un jeu qui peut mettre en cause sa propre règle), mais elle demeure aussi, par là-même, sa dynamique.

La révolution est inscrite là-dedans comme une conjoncture probable quant à sa survenue future, nécessaire quant à la considération présente des luttes de classe dont cette conjoncture est le résultat. La communisation elle-même est une somme d’activités contre la reproduction capitaliste ; en cela, déjà, sa victoire n’est pas inscrite en elle, mais elle développe encore ses propres contradictions. La plus simple de ces contradictions est qu’elle développe des formes de socialisation qui la fixent en tant que reproduction locale, autogestion de survie, formes bâtardes d’échange. Ces formes de socialisation, d’autogestion, qui peuvent apparaître, ne sont pas une contre-révolution, elles peuvent être une articulation de la contre-révolution, mais pas la contre-révolution elle-même. Cette dernière est toujours spécifiquement capitaliste, ces formes « autogestionnaires » pouvant servir d’articulation seront balayées même violemment par la contre-révolution qu’elles auront pu servir à mettre en selle.

Mais il est une contradiction interne au processus révolutionnaire plus grave encore, qui tient au processus même d’unification du prolétariat dans son abolition. Une crise de la valeur peut, à partir de son noyau capitaliste, la crise du travail productif de plus-value, être pour le prolétariat une lutte contre le capital, dans laquelle il absorbe, contre la classe capitaliste, une grande partie de la société. C’est le processus de son abolition dans celle de l’échange, à laquelle se trouvent contraintes toutes sortes de couches périphériques et de pauvres non strictement prolétaires. Dans ce processus d’unification ce sont des masses énormes de prolétaires qui sont embarquées dans le mouvement et qui ne sont pas des ouvriers. C’est-à-dire que la contradiction qui entraîne l’abolition de la valeur c’est la contradiction du capital comme contradiction en procès (cf. supra), mais cette contradiction en tant que force vivante c’est la contradiction entre surtravail et travail nécessaire, c’est-à-dire le prolétariat au sens strict de classe ouvrière. Et c’est sur cette base que le prolétariat s’unifie dans l’abolition de la valeur, sur cette base qu’il devra englober, entraîner, une masse fantastique de paysans ruinés, de prolétaires de l’économie informelle, etc. qui appartiennent certes au cycle mondial du capital, qui sont exploités, mais comme échangistes. Ils ne vivent pas la contradiction de la valeur comme contradiction entre surtravail et travail nécessaire, ils ne vivent donc pas immédiatement la nécessité de son dépassement. La misère et le dénuement extrême ne sont pas en eux-mêmes la nécessité, la contrainte à être révolutionnaire. Là, le mode de production capitaliste possède une masse de manœuvre physique et sociale qui peut faire frémir. Là se trouve aussi la possibilité d’une multitude de petites guerres barbares.

La révolution communiste est avant tout une situation d’entropie, toutes les configurations sociales (les formes qui faisaient société) se mettent à tomber dans le vide et même des situations antérieures, des contradictions que l’on croyait dépassées, relevant de modes de production antérieurs au mode de production capitaliste ressurgissent. Nous en sommes actuellement à augurer la possible survenue dans la crise, du fait des caractéristiques du cycle de luttes et de la nature historique spécifique de cette crise, de pratiques constituant une conjoncture révolutionnaire. La conjoncture révolutionnaire c’est la transgression interne des lois de reproduction du mode de production, parce que les lois qui mènent le développement du mode de production capitaliste n’ont de finalité que du point de vue d’un acteur intérieur à ces lois. Les lois qui mènent le capitalisme à sa perte ne produisent pas un idéal dont on attend la venue avec fatalisme, cette finalité est une organisation immanente de la lutte des classes que les luttes du prolétariat peuvent pratiquement déchiffrer. Ce déchiffrement c’est une conjoncture révolutionnaire. Il y a de l’aléatoire, de la rencontre, des choses de l’ordre de l’événement, dans une conjoncture : une finalité qui se produit et se reconnaît dans l’accidentel de telle ou telle pratique.

Avec la crise actuelle, dans l’action du prolétariat, se prépare la production de l’appartenance de classe comme une contrainte extérieure, au plus intime d’elle-même, dans le rapport salarial. Revendiquer et se heurter à sa propre existence comme classe comme étant la limite de son action ne sont plus exclusifs. Dans les luttes salariales actuelles (luttes salariales au sens large de luttes sur le rapport salarial comportant tant les revendications sur le niveau de salaire et les modalités du salaire différé que celles sur les conditions de travail et la précarité ou celles sur les licenciements), la revendication a de plus en plus de difficultés à ne pas être, en tant que telle, déstabilisée dans le cours même de la lutte et à produire les formes d’organisation qui lui correspondent sans que celles-ci soient contestées. Revendiquer pour le salaire devient maintenant le terrain privilégié où peut s’annoncer la production de l’appartenance de classe comme contrainte extérieure.

Le moment actuel se définit par la relation et l’interpénétration de la crise du rapport salarial et de l’illégitimité de la revendication sur le salaire. Cette connexion explosive est le cœur du moment actuel.

Maintenant, les écarts dans l’action de la classe (se reproduire comme classe de ce mode de production / se remettre en cause) existent dans le cours de la plupart des conflits18). Nous sommes théoriquement les guetteurs et les promoteurs de ces écarts qui à l’intérieur de la lutte du prolétariat sont sa propre remise en cause et, pratiquement, les acteurs lorsque nous y sommes directement engagés. Nous existons dans cette rupture, dans ce déchirement de l’activité en tant que classe du prolétariat.

Notre pari

Les activités d’écart sont là, interpellant directement la théorie et donc la modifiant, la travaillant, et ces activités ce ne sont pas « les nôtres » au sens étroit des implications individuelles.

La question de l’intervention et celle du retour de la théorie à la pratique qui lui est intrinsèque ne se pose qu’à partir du moment où l’on a fait de la diversité des activités une abstraction : la Pratique comme abstraction. La question de l’intervention transforme ce que l’on fait dans telle ou telle lutte (ou ce que l’on ne peut pas faire), c’est-à-dire des pratiques toujours particulières en une abstraction de la pratique construisant le dilemme intervention/attentisme. Le processus d’abstraction est un dispositif bien tangible qui se construit par des activités et des attitudes empiriquement constatables : la « veille pratique » ; la capacité à « choisir » entre les luttes ; la « partie de la société au-dessus de la société » ; le « tout me concerne » ; l’évanouissement de la reproduction du capital dans la lutte des classes par lequel « tout est possible », reproduction conservée comme cadre mais non comme définition des acteurs ; la question de la stratégie et la révolution comme but à atteindre ; la décision de l’individu comme point de départ méthodologique et non l’existence d’un processus contradictoire ou d’un écart que des activités expriment ; le saut par-dessus la reproduction du capital au nom d’une situation jugée, pour l’ensemble du prolétariat, comme fondamentalement commune mais par-delà les diversités objectives (encore une fois nous retrouvons le développement réel de la contradiction, c’est-à-dire le prolétariat comme classe du capital et sa contradiction avec le capital comme cours du mode de production capitaliste).

L’essentiel de la critique de l’intervention comme question réside dans l’abstraction de la pratique et l’objectivation de la lutte des classes qui se répondent réciproquement. La « Pratique » acquiert en tant que telle, en tant qu’entité, un sens face à son complément, tout aussi abstrait, la lutte de classe comme situation. Les pratiques particulières en tant que telles ne sont plus que des manifestations occasionnelles de La Pratique comme abstraction. C’est là le fondement même de la question de l’intervention, c’est-à-dire de l’intervention comme question et de sa compréhension de la théorie comme « arme » qui fait retour à la pratique. La théorie n’a pas à prouver son utilité. La théorie est incluse dans le caractère autocritique des luttes, le rapport critique de la théorie a changé. La production théorique appartient à une pratique qui n’est pas « la nôtre » et à une théorie qui également n’est pas « la nôtre ».

La pratique dont nous parlons est celle de tous ceux qui par leurs activités créent un écart à l’intérieur de l’action en tant que classe et la posent comme limite à dépasser. Elle est la théorie au sens large, c’est-à-dire pratique, réflexion sur elle-même de la lutte de classe. La théorie au sens restreint en est un condensé, c’est-à-dire une expression spécifique et non immédiate, travail d’élaboration avec ses lois propres, expression pensée de cette pratique. Pour elle, il s’agit avant tout de faire exister théoriquement le dépassement communiste de la façon la plus claire possible, nous nous donnons pour cela les moyens à notre disposition. L’existence de cette expression pensée est inhérente et indispensable à l’existence même de la pratique et de la théorie au sens large. Elle existe et se produit de façon multiple, continue ou éphémère. Elle n’a pas de rôle dans la mesure où elle est définitoire de ce vis-à-vis de quoi on pourrait supposer qu’elle ait un rôle, elle est un moment pour reprendre les expressions de la philosophie. Sa « sanction » lui est interne et n’en est pas une, pas plus qu’elle ne la garantit, elle est constamment soumise et retravaillée par ce qui la constitue et dont elle fait partie comme moment : la théorie au sens large, la pratique. Elle ne confère, individuellement, à ceux qui la pratiquent aucune attitude ou statut particulier parce que la Pratique n’est pas son objet dans lequel elle aurait à se justifier ou à s’appliquer. L’application de la théorie existe quand on pense vis-à-vis d’une lutte que l’on pourrait en être comme ne pas en être. Alors, l’application c’est « comment en être ? ». À ce moment-là, on a sorti la théorie de son milieu, de son « écosystème », il va falloir la réintroduire : c’est l’attitude militante qui crée la question de l’application de la théorie, de sa sanction, de son rôle. Ce n’est une question inhérente à la théorie que si l’on a séparé la décision de l’activité et les conditions de son application. Alors, la pratique n’est pas nécessaire mais décision et l’individu le sujet de cette décision.

La théorie est devenue une détermination objective des activités d’écart, nous sortons du va-et-vient réflexif sans fin entre « théorie » et « pratique » (la logique sans fin de l’idéologie des « leçons » des luttes, venant des luttes et y retournant) et par voie de conséquence de la « question de l’intervention ». Pour sortir de ce cercle vicieux, il faut sortir d’une dialectique de l’interaction : un coup la réalité influence la pensée, un coup la pensée influence la réalité. Tant qu’on n’a pas saisi la réalité comme « activité humaine concrète », c’est-à-dire inversement la conscience comme « être conscient », on s’enferme dans le débat de la conscience et de la réalité, on bataille pour donner une réponse non idéaliste à la question par excellence de l’idéalisme. On cherche donc un « rôle » à la théorie.

La détermination, nécessairement théorique de l'existence et de la pratique du prolétariat, ne peut se confondre avec le simple mouvement de la contradiction-reproduction de la classe dans sa relation avec le capital. Par rapport à ce mouvement, elle s'abstrait en formalisation intellectuelle théorique qui entretient un rapport critique avec cette reproduction. Abstraite et critique par rapport à l’immédiateté des luttes, c’est là la relative autonomie de la production théorique. Aucune théorie ne se contente de dire « voilà ce qui arrive », «  ça parle ». Quand la théorie dit « c’est ainsi » ou « voilà comment », SIC en un mot, c’est une construction intellectuelle spécifique. Dans le mode de production capitaliste l’implication réciproque est subsomption (reproduction), par là ce que nous produisons comme théorie dans son sens le plus formel est bien une formalisation de l’expérience actuelle des prolétaires, mais elle est loin d’être la conscience immédiate massive de cette expérience, elle est abstraction et critique de cette expérience.

Dans la période qui s’ouvre, repérer, promouvoir les activités d’écart, en être quand nous y sommes en tant qu’individus définis à un certain point de la société, rien de plus, et non en tant qu’individu universellement interpellés par l’injonction de « La Pratique » signifie que c’est ce rapport critique qui change. Il n’est plus une extériorité, il est un moment des activités d’écart, il est investi en elles, c’est-à-dire qu’il est un rapport critique non vis-à-vis de la lutte des classes et de l’expérience immédiate, mais dans cette expérience immédiate.

Si agir en tant que classe est devenu la limite même de l’action de classe, si ceci devient, dans la contradiction du moment actuel, le cours le plus banal des luttes, le caractère théoricien des luttes devient leur saisie autocritique d’elles mêmes. Les luttes immédiates, pratiquement et dans leur propre discours, produisent sans cesse, à l’intérieur d’elles-mêmes, une distance interne. Cette distance, c’est la perspective communisatrice comme articulation théorique concrète, objective, du caractère théoricien des luttes et de la théorie dans son sens restreint, dont la diffusion devient une activité pratique primordiale.

C’est le devenir banal de cette théorie qui lui permettra d’être, de plus en plus, la théorie critique de luttes de plus en plus théoriciennes. La diffusion du concept de communisation sera l’unification de luttes de plus en plus autocritiques et de la production théorique dans son sens formel. Cette diffusion permettra des polémiques et fera émerger, dans les luttes, une expression possible de la perspective de dépassement qui ne sera pas, comme c’est souvent le cas maintenant, un implicite à décrypter.

Il y a tout un travail à faire autour de l’affirmation d’une théorie révolutionnaire, de sa diffusion, de la constitution de noyaux plus ou moins stables sur cette base et de leurs activités. Le devenir social du concept-clé de notre théorie, la communisation, est notre affaire. Ce travail c’est l’activité de partisans de la communisation, engagés dans des luttes de classe avec les conflits et les écarts qui les traversent. Dans le moment actuel, la théorie comme ensemble d’activités concrètes (écriture, revue, réunion, diffusion sous de multiples formes, etc.) devient directement elle-même une détermination objective de ces activités d’écart et non un discours sur elles.

C’est le pari que nous faisons.

R.S., Juillet 2010

Discussion en ligne

La première version de ce texte, particulièrement la partie concernant l'ancienne formalisation des limites, dont l'activisme, a donné lieu à de nombreux commentaires et critiques de la part de participants au projet SIC. En ont suivi plusieurs modifications du texte ainsi qu'un certain nombre de développements et d'explications au sujet de l'activisme/alternativisme et quant au rôle de la répression policière. D'autres discussions sur la subsomption formelle/réelle, la notion de conjoncture (la contradiction de genre) et le rôle de la théorie ont notamment été soulevées autour du texte « Le Moment actuel ». Pour des raisons de place, ces contributions ne figurent pas dans la revue. Elles peuvent cependant être lues en ligne ici.

1) La restructuration qui a accompagné la crise de la fin des années 1960 au début des années 1980 a été une défaite ouvrière, la défaite de l’identité ouvrière, quelles que soient les formes sociales et politiques de son existence (des Partis communistes à l’autonomie ; de l’État socialiste aux Conseils ouvriers). Cette identité reposait dans sa totalité sur la contradiction qui se développe dans la première phase de la subsomption réelle (des années 1920 aux années 1960) entre d’une part la création et le développement d’une force de travail mise en œuvre par le capital de façon de plus en plus collective et sociale, et d’autre part les formes de l’appropriation par le capital de cette force de travail, dans le procès de production immédiat et dans le procès de reproduction. Situation conflictuelle qui, dans le cycle de luttes, se développe comme identité ouvrière qui trouve ses marques et ses modalités immédiates d’appréhension dans la « grande usine » ; dans la dichotomie entre emploi et chômage, travail et formation ; dans la soumission du procès de travail à la collection des travailleurs ; dans les relations entre salaires, croissance et productivité à l’intérieur d’une aire nationale ; dans les représentations institutionnelles que tout cela implique, tant dans l’usine qu’au niveau de l'État ; dans le bouclage de l’accumulation sur une aire nationale. L’extraction de plus-value sous son mode relatif, aussi bien au niveau du procès de production immédiat qu’à celui de la reproduction d’ensemble, est le principe de développement et de mutation de la subsomption réelle. À ces deux niveaux apparaissent durant la première phase de la subsomption réelle les obstacles à la poursuite de l’accumulation telle que l’extraction de plus-value sous son mode relatif avait elle-même structuré cette accumulation. Il s’agissait de tout ce qui était devenu une entrave à la fluidité de l’autoprésupposition du capital. On trouve d’une part toutes les séparations, protections, spécifications qui se dressent face à la baisse de la valeur de la force de travail, en ce qu’elles empêchent que toute la classe ouvrière, mondialement, dans la continuité de son existence, de sa reproduction et de son élargissement, doive faire face en tant que telle à tout le capital. On trouve d’autre part toutes les contraintes de la circulation, de la rotation, de l’accumulation, qui entravent la transformation du surproduit en plus-value et capital additionnel. Avec la restructuration achevée dans les années 1980, la production de plus-value et la reproduction des conditions de cette production coïncident. C’est la façon dont étaient architecturées d’une part l’intégration de la reproduction de la force de travail, d’autre part la transformation de la plus-value en capital additionnel et enfin l’accroissement de la plus-value sous son mode relatif dans le procès de production immédiat, qui étaient devenus des entraves à la valorisation sur la base de la plus-value relative. Cette non-coïncidence entre production et reproduction était la base de la formation et confirmation dans la reproduction du capital d’une identité ouvrière, elle était l’existence d’un hiatus entre production de plus-value et reproduction du rapport social, hiatus autorisant la concurrence entre deux hégémonies, deux gestions, deux contrôles de la reproduction. Elle était la substance même du mouvement ouvrier. Dans ses trois déterminations définitoires (procès de travail, intégration de la reproduction de la force de travail, rapports entre les capitaux sur la base de la péréquation du taux de profit), l’extraction de plus-value sous son mode relatif implique la coïncidence entre production et reproduction et corollairement la coalescence entre la constitution et la reproduction du prolétariat comme classe d’une part, et d’autre part sa contradiction avec le capital. La contradiction entre le prolétariat et le capital a alors pour contenu essentiel son propre renouvellement, d’où l’identité entre la constitution du prolétariat comme classe et sa contradiction avec le capital. Dans sa contradiction avec le capital qui le définit comme classe, le prolétariat se remet lui-même en cause.
2) La classe capitaliste achète pour son usage global une certaine somme de travail productif – par l’intermédiaire de l'État ou d’organismes paritaires, et de plus en plus d’organismes privés dont c’est la fonction – et en complète la valeur selon l’usage qu’en fait tel ou tel capitaliste, le salaire devient non le paiement d’une force individuelle à partir d’elle-même, mais une quote-part de la valeur générale de la force de travail disponible. La force de travail est alors présupposée comme propriété du capital, non seulement formellement (le travailleur a toujours appartenu à toute la classe capitaliste avant de se vendre à tel ou tel capital), mais réellement en ce que le capital paie sa reproduction individuelle en dehors même de sa consommation immédiate qui, pour chaque force de travail, est accidentelle. Le capital n’est pas soudain devenu philanthrope, dans chaque travailleur il reproduit quelque chose qui lui appartient : la force productive générale du travail devenue extérieure et indépendante de chaque travailleur et même de leur somme. Inversement, la force de travail directement en activité consommée productivement, voit son travail nécessaire lui revenant en fraction individuelle, définie non par les besoins exclusifs de sa propre reproduction, mais en tant que fraction de la force de travail générale (représentant la totalité du travail nécessaire), fraction du travail nécessaire global. Il tend à y avoir péréquation entre revenus du travail et revenus d’inactivité.
3) Le résultat de cette expansion mondiale du mode de production capitaliste sur le mode du zonage signifie la prolétarisation d’une vaste majorité de la population mondiale et simultanément la production de grandes masses de prolétaires surnuméraires (cf. les travaux de Mike Davis et ceux plus anciens de Serge Latouche).
4) « Les salariés ont, pour couronner le tout, la chance d’être tyrannisés à leurs frais, puisque l’épargne qu’instrumentalise la finance actionnariale, celle qui réclame du rendement à n’en plus finir, c’est bien la leur. » (Le Monde diplomatique, mars 2008). Environ 1/3 des salariés américains travaillent pour des entreprises dont le principal actionnaire est un fonds de pension.
5) Quand en 1955, en France, les grèves des métallurgistes de Nantes et Saint-Nazaire tournent à l’émeute, elles aboutissent à des accords salariaux favorables, et le patronat pour contrecarrer l’extension du mouvement (surtout dans la région parisienne) impulse les « Accords Renault » introduisant de fortes augmentations salariales, l’échelle mobile des salaires, une troisième semaine de congés payés, l’instauration d’une retraite complémentaire, des indemnités journalières en cas de maladie, le paiement des jours fériés.
6) Le rapport du prolétariat à lui-même n’est jamais une « conscience de soi immédiate », un rapport à soi, mais toujours un rapport au capital qui est pour le prolétariat son rapport à soi. Même « l’identité ouvrière » est un certain rapport du prolétariat au capital comme rapport à soi. La spécificité de la phase actuelle du rapport d’exploitation réside dans le fait que le rapport du prolétariat au capital ne comporte plus intérieurement un rapport du prolétariat à lui-même le confirmant dans une identité pour lui-même face au capital. On pourrait dire qu’actuellement la forme la plus élevée de la « classe pour soi » est l’émeute, c’est-à-dire la reconnaissance par leur attaque de toutes les conditions d’existence et de reproduction du prolétariat comme étant une extériorité dans le capital. Le prolétariat ne se reconnaît plus comme classe que comme existant totalement en dehors de lui-même.
7) Cette financiarisation n’a pas été l’application d’un plan, elle s’est constituée au fil de l’eau au cours des années 1970 et du début des années 1980.
8) C’est-à-dire après la crise de 19972001 qui a amené une certaine dévalorisation de capital mais non une réduction de la capacité excédentaire dans les usines asiatiques.
9) En ce qui concerne la théorie des crises, le marxisme s’est scindé en deux grandes tendances. La première explique les crises à partir de la sous-consommation ouvrière et donc des difficultés de réalisation de la plus-value, ce sont les thèses sous-consommationnistes. La seconde se fonde sur la baisse tendancielle du taux de profit et donc la pénurie de plus-value par rapport à l’accumulation du capital dans laquelle la partie variable du capital baisse relativement à sa partie constante, la crise est une crise de suraccumulation vis-à-vis de la valorisation possible du capital accumulé. On trouve chez Marx de quoi justifier les deux thèses, mais aussi, et c’est le plus important, l’intrication des deux. Il n’y a d’unification possible de la théorie de crises que sur la base de la seconde. En ce sens, il ne s’agit pas, à proprement parler d’une « unification », mais de la seconde développée en totalité, poussée à terme.
10) Ce que nous entendons par démocratisme radical ne désigne pas seulement une idéologie (« le citoyennisme »), c’est une pratique dont le contenu consiste à formaliser et entériner les limites des luttes actuelles dans leur spécificité. Ce qui est la dynamique révolutionnaire de ce cycle de luttes en est simultanément la limite intrinsèque. Le prolétariat produit tout ce qu’il est, toute son existence dans les catégories du capital, c’est pour cela qu’il peut en être l’abolition ; mais c’est aussi toute la limite des luttes de cette période que formalise le démocratisme radical : entériner l’existence de la classe dans le capital. Tout cela est bien réel dans la lutte de classe. Pour le démocratisme radical la critique du mode de production capitaliste se limite à la nécessité pour le prolétariat de maîtriser ses conditions d’existence. Pour cela ce mouvement social trouve dans la démocratie revendiquée comme radicale la forme et le contenu le plus général de son existence et de son action (maîtrise, contrôle). Le prolétaire est remplacé par le citoyen, la révolution par l’alternative. Le mouvement est vaste : de formes qui ne revendiquent qu’un aménagement, un capitalisme à visage humain, jusqu’à des perspectives alternatives qui se veulent rupture avec le capitalisme tout en demeurant dans la problématique de la maîtrise, du contrôle, de la gestion.
11) Sur ce second point, voir, en annexe, le développement apporté par les camarades grecs de Blaumachen [disponible en ligne, note de l'éditeur].
12) Que la Chine ou l’Inde parviennent à se constituer pour elles-mêmes en tant que marché intérieur dépend d’une véritable révolution dans les campagnes (privatisation de la terre en Chine ; disparition de la petite propriété et des formes de métayages en Inde) mais aussi et surtout d’une reconfiguration du cycle mondial du capital supplantant la globalisation actuelle (une renationalisation des économies dépassant/conservant la globalisation, une définanciarisation du capital productif). C’est-à-dire que cette hypothèse est hors de notre portée conceptuelle actuelle car hors de ce cycle de luttes, elle suppose la révolution telle que ce cycle la porte battue et, dans cette défaite, une restructuration du mode de production capitaliste.
13) La dénonciation est la forme de l'immédiatisme théorique qui est la critique de la société capitaliste qui la prend telle qu’elle se donne. Partant des catégories phénoménales, l’immédiatisme théorique ne parvient jamais au général parce que le général ne se cache pas dans l’empirique, dans ce qui est « donné en clair », de telle sorte que partant de lui on y arriverait naturellement par progression, mais le « général » est un produit de la pensée par lequel la pensée s’approprie la réalité et la reproduit. Une forme plus triviale de la dénonciation nous est fournie par Le Monde diplomatique qui chaque mois, de façon pertinente et documentée, nous apprend que le capitalisme est dirigé par des capitalistes.
14) Ainsi, lorsque je dis que « prolétariat et capital sont contradictoires », cet énoncé dont je ne peux me passer est toujours à la limite de l’erreur.
15) Le passé est vide, le futur aussi, le présent est plein. La durée est une homogénéisation en mouvement, fusion, interpénétration dynamique des phases de la contradiction. Ce qu’est la contradiction est indiscernable de ce qui change. Il n’y a pas d’un côté la structure de la contradiction, de l’autre, son devenir, il y a seulement la contradiction dont la substance est de changer. La durée est un flux ininterrompu, création incessante. Le mécanisme, d’un côté, qui considère les enchaînements de la causalité, le finalisme (téléologie), de l’autre, en supposant l’un et l’autre le temps, le supposent sans effet sur le réel. En revanche, le « temps » consubstantiel est une durée.
16) « Dans la production fondée sur le capital, l’existence du temps de travail nécessaire est conditionnée par la création du temps de travail excédentaire. […] Comme nous l’avons vu, la loi du capital, c’est de créer du surtravail, du temps disponible. Il ne peut le faire qu’en mettant en mouvement du travail nécessaire, c’est-à-dire en procédant à l’échange avec l’ouvrier. Sa tendance est donc de créer le plus possible de travail, en même temps que de réduire le travail nécessaire à un minimum. Le capital s’efforce donc à la fois d’augmenter la population ouvrière et de rendre une partie de celle-ci surnuméraire et inutile jusqu’à ce que le capital puisse l’utiliser. […] Mais le travail est et reste la présupposition, le surtravail n’existant qu’en fonction du travail nécessaire et dans la mesure où celui-ci existe. Le capital doit donc créer sans cesse du travail nécessaire pour en extraire du surtravail : il doit l’augmenter (d’où une multiplication des journées simultanées) pour accroître son excédent : mais il doit en même temps, abolir le travail nécessaire pour en faire du surtravail. […] Mais, le nouvel excédent de capital ne peut être mis en valeur que s’il continue son échange avec du travail vivant. Ainsi le capital s’efforcera d’augmenter la population ouvrière en même temps qu’il diminue constamment la partie nécessaire du travail de celle-ci (et en met une partie en réserve). […] En même temps et à mesure que le capital crée du surtravail, il crée et abolit le travail nécessaire : le surtravail n’existe que dans la mesure où le travail nécessaire existe et n’existe pas » (Marx, Fondements de la critique de l’économie politique, op. cit., pp. 354-355-356-357).
17) C’est pour ces deux raisons que comme nous le disions le concept de « crise finale » est dénué de sens. Premièrement, il n’y a jamais de « blocage » de l’accumulation mettant le prolétariat ou l’humanité face à une table rase, la crise est toujours un rapport valorisation/dévalorisation. Deuxièmement, c’est un type de pratiques du prolétariat, c’est-à-dire une configuration particulière de la lutte de classe qui détruit le mode de production capitaliste. On peut ajouter, troisièmement, que la « raison théorique » ne peut aller au-delà de son cycle de luttes car au-delà commence la « métaphysique », comme aurait dit le critique de la « Raison pure ».
18) Ce qui dans ce texte est désigné comme écart déchire chaque lutte prise à part, mais les termes de cet écart peuvent également être considérés comme représentés dans des luttes différentes dans une même phase de la lutte de classe (les émeutes de novembre et la lutte des traminots marseillais ou des marins de la SNCM au même moment). Tout est une question d'échelle.